Au sortir de l’École nationale supérieure des arts de la marionnette de Charleville-Mézières, Raphaëll Dupuy, 24 ans, présente sa première création, Le Cabaret du centaure, au festival MIMA de Mirepoix (Ariège), du 6 au 9 août. Dans ce spectacle, l’artiste héraultais explore la masculinité, la transidentité et les violences faites aux femmes, avec un humour qui n’exclut pas la gravité. Rencontré par Midi Libre, il revendique ses origines entre Lunel et Port-Camargue, et transforme son parcours en matière théâtrale.
Une création née dans les Ardennes, ancrée dans le Sud
Raphaëll Dupuy a fondé sa compagnie, Intramusculaire, à Charleville-Mézières, ville de l’école prestigieuse dont il est diplômé. C’est là, loin de la Méditerranée, qu’il prend conscience de la richesse de ses paysages d’enfance : les taureaux, la côte, Port-Camargue où vivait son père. « Avant, je ne me rendais pas compte de la beauté de ces paysages. C’est plus tard, en vivant dans les Ardennes, que j’ai pris conscience de la richesse de la Camargue », confie-t-il.
Cette prise de conscience nourrit directement son spectacle. La drag queen qu’il incarne porte le nom de Lunel, sa ville natale. « Cela m’a permis d’associer ma transidentité à mes origines lunelloises. De plus, Lunel sonne comme un prénom mixte, se terminant comme Raphaël, Gabriel ou Michel. Comme je passe d’un genre à l’autre, cela convenait parfaitement pour une drag queen, tout en parlant directement aux gens du Sud », explique l’artiste. Ce choix affirme aussi que les personnes trans ou homosexuelles existent en milieu rural.
Le corps comme première marionnette
Dans Le Cabaret du centaure, le récit n’est pas linéaire : il s’organise en numéros autonomes, comme celui du manteau de fourrure, d’Adam et Ève ou de la robe de mariée. L’ensemble trouve sa cohérence autour de la question du genre. L’artiste interprète deux figures clés, une drag queen et un drag king, passant de l’un à l’autre sans maquillage ni costume lourd : un collier de perles symbolise la première, une cravate le second.
Pour Raphaëll Dupuy, la marionnette est un outil d’expression globale. Sur scène, il fait de son propre corps un objet à manipuler, glissant d’un rôle à l’autre sans artifice. Ce langage corporel lui permet d’aborder des sujets denses : la masculinité toxique et les violences faites aux femmes.
Dénoncer les violences avec poésie
Le spectacle convoque des figures marquantes. La marionnette de Jean-Luc Lahaye finit déchiquetée sous les applaudissements du public. Un hommage est rendu à Marie Trintignant, tuée sous les coups de Bertrand Cantat, avec un duo chanté avec Thomas Fersen, un chanteur qui a accompagné l’enfance de l’artiste. Anne Sylvestre est également convoquée, notamment avec Que vous êtes beaux. « Pour moi, c’est une parolière trop forte qui raconte des histoires. Il y a tout dans une chanson et c’est accessible à tout le monde. Elle rend simples des sujets très durs, et donc pour moi, ça me parlait énormément », témoigne-t-il.
Ces choix artistiques s’enracinent dans un parcours personnel marqué par la transidentité. Les premiers questionnements émergent au collège à Lunel, où il était la seule fille de sa classe à porter les cheveux courts. Le déclic s’opère à travers la fiction et le cosplay : « Je choisissais toujours des hommes », se souvient-il. Au lycée Jean Monnet de Montpellier, il demande à ses proches et à certains enseignants de s’adresser à lui au masculin. C’est à Aix-en-Provence qu’il franchit le cap du traitement hormonal et annonce sa transition à sa famille.
Une masculinité tendre et joyeuse
Raphaëll Dupuy refuse le terme de deuil souvent associé à la transition : « Il y a un truc qui me dérange avec la transidentité, c’est de parler de deuil comme si on était mort, alors que pas du tout. On revit. C’est une expérience super joyeuse ! C’est juste la société dans laquelle on est qui rend la chose difficile », affirme-t-il. Fort de sa voix transformée et de sa moustache, il observe un changement de perception sociale : « En devenant l’homme que je suis aujourd’hui, j’ai constaté qu’on me coupait moins la parole et qu’on me laissait plus de place. C’est une expérience que je voulais retranscrire sur scène. »
Loin des clichés, il ne rejette pas la masculinité, il souhaite la rendre plus tendre et joyeuse : « Je ne suis pas contre la masculinité, je suis contre la virilité toxique. On peut être un garçon chouette, tendre, qui pleure ou qui porte des bijoux, tout en restant pleinement un homme. » C’est ce qui transparaît dans son spectacle, dans un moment drôle, léger et profondément éclairé.



