Le Festival d'Avignon 2026 proposera une œuvre théâtrale d'envergure consacrée au massacre de Jeju, l'un des épisodes les plus sombres de l'histoire contemporaine de la Corée. Cette création, intitulée provisoirement Jeju, 1948-1954, est portée par le metteur en scène sud-coréen Kim Dong-hyun, en collaboration avec des historiens et des survivants. Le spectacle, d'une durée de six heures, se déroulera dans la Cour d'honneur du Palais des Papes du 7 au 16 juillet 2026.
Une mémoire enfouie ressurgit sur scène
Le massacre de Jeju, qui a fait entre 14 000 et 30 000 morts selon les estimations, a été longtemps occulté par les autorités sud-coréennes. Ce n'est qu'en 2003 qu'une commission gouvernementale a officiellement reconnu les faits. La pièce s'appuie sur des documents d'archives déclassifiés, des témoignages de rescapés et des objets retrouvés sur les lieux des fosses communes. Kim Dong-hyun explique : "Nous avons recueilli plus de 200 heures d'entretiens avec des témoins directs et des familles de victimes. Chaque parole, chaque objet est une pièce d'un puzzle que nous reconstituons sur scène."
Un dispositif scénique immersif
La mise en scène intègre des projections vidéo, des installations sonores et des éléments de théâtre documentaire. Le public sera installé sur des gradins mobiles qui le feront voyager à travers les différentes phases de la tragédie : la rébellion du 3 avril 1948, la répression militaire, les exécutions de masse et les années de silence. Une équipe de 45 comédiens, dont 12 survivants et descendants de victimes, participera à la représentation. Le festival a alloué un budget de 1,2 million d'euros à cette production, soit le plus important jamais consacré à une création pour la Cour d'honneur.
Un enjeu de réconciliation nationale
Le choix de ce sujet par le Festival d'Avignon s'inscrit dans une volonté de confronter les mémoires douloureuses. Pour le directeur du festival, Tiago Rodrigues, "le théâtre peut être un outil de réparation et de transmission. En donnant une voix à ceux qui ont été réduits au silence, nous contribuons à un travail de vérité nécessaire." La pièce a déjà suscité des réactions en Corée du Sud : des associations de victimes ont salué l'initiative, tandis que certains cercles conservateurs dénoncent une "instrumentalisation politique". Kim Dong-hyun répond : "Notre travail n'est pas politique, il est humain. Il s'agit de rendre justice à la mémoire des disparus."
Un précédent au Festival d'Avignon
Ce n'est pas la première fois que le Festival d'Avignon aborde des sujets historiques sensibles. En 2018, la pièce Les Suppliantes d'Eschyle, mise en scène par Émilie Rousset, évoquait les migrations forcées. En 2022, Le Procès du siècle de Mohamed El Khatib traitait des violences coloniales. Cependant, Jeju, 1948-1954 est la première production à mobilier autant de témoins directs et à s'appuyer sur une recherche historique aussi exhaustive. Le spectacle sera également filmé et diffusé sur une plateforme de streaming coréenne, afin de toucher le public asiatique.
Des ateliers de mémoire en amont
En préparation du spectacle, le Festival d'Avignon organise depuis janvier 2026 des ateliers de mémoire dans plusieurs villes de France et de Corée du Sud. Ces ateliers, animés par des comédiens et des historiens, permettent à des participants de tous âges de partager leurs récits liés à des violences politiques. Une exposition sur le massacre de Jeju est également présentée à la Maison Jean Vilar du 1er au 31 juillet 2026, avec des photographies d'archives et des installations interactives. L'entrée est gratuite.
Un appel à la vigilance
Les organisateurs préviennent que le spectacle contient des scènes violentes et des témoignages bouleversants. Un dispositif d'accompagnement psychologique sera mis en place pour les spectateurs qui le souhaitent. Kim Dong-hyun conclut : "Nous ne cherchons pas à choquer, mais à éveiller les consciences. Le silence est une forme de complicité. En racontant cette histoire, nous espérons que d'autres pourront briser le leur."



