L'analyse anthropologique de la corrida par François Zumbiehl
Pour le journal Sud Ouest, l'écrivain et anthropologue François Zumbiehl revient dans ses chroniques sur la genèse, le développement et les clés anthropologiques de la corrida. Aujourd'hui, plus que jamais, la beauté du toreo exige l'enchaînement continu des passes, créant une progression émotionnelle unique.
Le legato taurin : une musique silencieuse
L'impact émotionnel d'une passe est considérablement amplifié lorsqu'elle s'appuie sur le souvenir de la passe immédiatement antérieure. Cet enchaînement sert de marchepied pour monter plus haut dans l'intensité de la sensation produite. Si José Bergamín définissait le toreo comme une musique silencieuse, c'est précisément parce que ce legato qui fait naître une série de passes de muleta lui donne son phrasé particulier et sa structure mélodique.
On peut également évoquer une architecture en mouvement, qui s'édifie instantanément sur le sable de l'arène. Cette construction cherche à s'élever par degrés successifs jusqu'à une cime imaginée, mais jamais véritablement atteinte. Lorsque le torero semble sur le point d'y parvenir, il brise délibérément cette ascension par le remate, cette passe de conclusion définitive.
L'expérience émotionnelle de l'aficionado
L'aficionado, contemplant cet enchaînement magistral, parcourt toute une échelle de sentiments complexes qui se reflètent directement dans les variations de ses olés. Ces exclamations sont d'abord brèves au commencement, semblables à un grognement de surprise, puis davantage appuyées sous le coup de l'admiration grandissante, pour finalement devenir assourdissantes lorsque les passes s'enchaînent au-delà des espérances les plus optimistes.
C'est à ce moment précis que l'aficionado, depuis sa place, éprouve une sensation étrange d'étouffement devant cette accumulation vertigineuse d'étincelles artistiques. Il expérimente une sorte de claustrophobie émotionnelle, comme l'exprime la langue taurine andalouse par l'expression On n'en peut plus face à ce comble de l'admiration. Il sait avec certitude que le remate va couper net le fil des passes, et il redoute cette interruption de plus en plus à mesure que s'allonge la série miraculeuse.
La musique et son interruption
Le legato des passes constitue la condition déterminante pour que résonne pleinement la musique taurine. Les premières notes dissipent les nuages d'anxiété ressentis au commencement d'une faena, et soulignent le relief des figures qui prennent forme progressivement dans l'arène. Le paso doble peut débuter sur un rythme sourd, comparable à un cœur qui se remet à battre, ou par une vibrante mélodie immédiate.
Quoi qu'il en soit, cette musique possède toujours une tonalité aigre-douce, car elle évoque de nombreux après-midi d'émotions intenses, parfois perdus dans le lointain de la mémoire collective. Lorsque dans une arène du nord, sous un ciel de plomb caractéristique, résonne le fandanguillo de Nerva accompagnant une composition languide tracée avec la muleta, la nostalgie est servie sur un plateau et colore la faena entière de cette lumière unique au sud de Despeñaperros.
La musique s'interrompt brusquement, par respect pour la gravité du moment ultime, lorsque le matador s'empare solennellement de l'épée. Elle se coupe également au moindre faux pas du torero ou au moindre accrochage malencontreux de sa muleta. Cette interruption retentissante signifie que la mélodie du toreo bat dangereusement de l'aile, provoquant un malaise général comparable à une fausse note dans un concert.
Parfois, le matador lui-même sollicite délibérément l'interruption musicale – en levant l'épée en direction de l'orchestre et en s'inclinant avec une politesse cérémonieuse – lorsque la légèreté du morceau contraste trop fortement avec l'austérité du combat qu'il doit mener face à un animal peu collaborateur. À l'inverse, cette interruption peut souligner la majesté de l'œuvre que le taureau lui permet de ciseler patiemment.
François Zumbiehl est écrivain et anthropologue reconnu. La majorité des ouvrages qu'il a publiés ont été consacrés à l'univers complexe de la tauromachie, notamment : Des taureaux dans la tête (Autrement, 1987 et 2004), La tauromachie, art et littérature (L'Harmattan, 1992), Taurines (Climats, 1992), Manolete (Autrement, 2007), Le discours de la corrida (Verdier, 2008), Brève histoire de la corrida (Jean-Claude Béhar, 2012), Instantes de arena / Instants de sable (Editorial Temple, 2021), et Ma corrida / L'Annonce faite à Séville (Au Diable Vauvert, 2024).



