Une statue au cœur d’une polémique séculaire
Érigée en 1910 dans la cour pavée du Collège de France, institution fondée il y a près de cinq siècles par François Ier, la sculpture monumentale en l’honneur de Jean-François Champollion cristallise depuis des décennies une sombre polémique. Signée Auguste Bartholdi, cette statue représente le célèbre déchiffreur des hiéroglyphes égyptiens, l’air pensif, avec un pied négligemment posé sur la tête d’un pharaon. Présentée pour la première fois lors de l’exposition universelle de 1867, cette œuvre a très rapidement suscité des controverses.
Des critiques esthétiques aux accusations politiques
Les premières critiques furent d’abord d’ordre esthétique : pourquoi montrer Champollion engoncé dans une redingote trop étroite ? Mais le débat ne tarda pas à prendre une tournure politique. Le geste d’apparente domination de l’homme blanc sur la figure de l’autochtone égyptien a été interprété comme une affirmation insupportable du triomphe du colon sur l’Africain. Bartholdi tenta de justifier la posture de son modèle en évoquant des contraintes techniques, notamment la composition verticale imposée par les dimensions du bloc de marbre. Cependant, de nombreux observateurs dénoncèrent une pose irrespectueuse.
L’artiste multiplia les références classiques pour se défendre, invoquant l’inspiration tirée de la figure du penseur méditant devant les vestiges des empires disparus, décrite par Volney, ainsi que du mythe d’Œdipe triomphant du Sphinx. Sans succès. Accusée de promouvoir une vision coloniale, l’œuvre devint la cible de violentes diatribes, culminant au début des années 2000 lorsque plusieurs scientifiques de haut rang exigèrent son retrait de l’espace public. Récemment encore, Zahi Hawass, ancien responsable du service des Antiquités égyptiennes au Caire, protestait contre cette statue, et une pétition lancée par un chercheur de l’Institut Pasteur réclamait son déboulonnage.
Un retrait motivé par la préservation
Le 4 février dernier, cette statue de Champollion a été retirée de son emplacement historique. Mais contrairement à ce que pourraient laisser penser les polémiques, cette disparition ne constitue pas un nouvel épisode de la « cancel culture ». La raison de ce déménagement est tout autre : il s’agit de protéger l’œuvre. « C’est pour la protéger que cette statue a été déplacée », explique Cécile Bertran, directrice du musée Camille Claudel de Nogent-sur-Seine, qui l’accueille désormais.
Exposée aux intempéries, la statue se dégradait considérablement. La porosité du marbre dans lequel elle est taillée la rend très sensible aux effets de la pollution, des conditions climatiques, mais aussi des souillures infligées par les oiseaux. Déposée à Nogent-sur-Seine, cette sculpture sera présentée en majesté dans son nouveau musée à partir du 11 avril. Pour célébrer son arrivée, une exposition racontant l’histoire singulière de cette statue à travers 115 objets et documents sera inaugurée.
Un nouveau cadre muséal adapté
Le choix de Nogent-sur-Seine comme point de chute pour un tel monument est logique. Le musée de Nogent-sur-Seine est dédié, depuis son origine, à la présentation des grands sculpteurs du XIXe siècle. Il dispose d’un fonds de 250 œuvres, issues de legs réalisés par deux artistes liés à la commune, Paul Dubois et Alfred Boucher. Ses collections mettent également en avant 45 pièces réalisées par Camille Claudel, qui vécut aussi à Nogent, d’où le changement de nom du musée en 2017. « En accueillant ce marbre de Bartholdi, notre maison s’ouvre à un autre grand nom de la sculpture, contemporain des artistes que nous valorisons », se réjouit Cécile Bertran.
Une exposition qui n’élude pas les controverses
L’exposition organisée ce printemps ne fera pas l’impasse sur l’aspect controversé de l’œuvre, y compris lorsque les critiques qui lui sont adressées sont jugées anachroniques. Certains ont même comparé le pied de Champollion au genou du policier ayant conduit à la mort par étouffement de George Floyd en 2020, illustrant ainsi la persistance des débats.
Le socle ne restera pas vide longtemps
Au Collège de France, le piédestal ne restera pas vide bien longtemps. Une réplique en résine sera installée en lieu et place de l’original au mois de juin. Si le bronze tiré de cette statue, qui devait initialement être installé à Figeac, ville natale de l’égyptologue, n’a pu être réalisé, le plâtre original est aujourd’hui conservé à Grenoble. Dans l’ancienne capitale du Dauphiné, le lycée Champollion dispose également d’une copie de cette œuvre, témoignant de la postérité complexe de cette création artistique.



