Robert Motylski : la vie tragique du peintre fugitif réfugié au Vigan
Robert Motylski, peintre fugitif au Vigan

Robert Motylski : l'odyssée tragique d'un peintre entre enfermement et liberté

La vie de Robert Motylski, artiste peintre anglais réfugié au Vigan dans les Cévennes, ressemble à un roman noir où se mêlent création artistique, enfermement carcéral et quête éperdue de liberté. Né en 1953 à Sheffield, cet homme au destin hors norme a traversé l'existence entre les murs des prisons et la fugue permanente, avant de trouver un semblant de paix en terre cévenole.

Une condamnation à perpétuité à 19 ans

Le destin de Robert Motylski bascule en 1972, dans une rue de Sheffield, alors qu'il n'a que 19 ans. Agressé sexuellement par un homme de 52 ans déjà condamné pour violences, le jeune homme se défend avec un tabouret et laisse son agresseur inconscient. Quatre jours plus tard, l'homme décède à l'hôpital. Le procès qui s'ensuit est expéditif : trois heures trente minutes seulement. La justice anglaise de l'époque, sans nuance ni ménagement, le condamne à la prison à perpétuité pour meurtre.

Dans ses mémoires écrites au stylo Bic, Motylski décrit son père comme "un immense polonais, à deux doigts d'être débile" et sa mère "sournoisement castratrice". Il grandit dans la misère industrielle de Sheffield, parmi "la jeunesse désespérée accrochée au comptoir de pubs".

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Onze ans dans les "cathédrales de malheur"

Derrière les barreaux, le matricule 666473 - fiché "psychopathe" - découvre l'horreur carcérale. Sa cellule de 8 mètres carrés devient son univers : "Je vais pourrir emmuré", écrit-il. Une ampoule nue éclaire un matelas crasseux, un pichet et une bassine en plastique complètent ce décor sordide.

La violence des détenus le marque à jamais, jusqu'au jour où l'un d'eux lui crève un œil. L'administration pénitentiaire lui verse des dommages et intérêts pour défaut de surveillance, maigre consolation pour cet homme qui s'invente des correspondances avec des destinataires imaginaires pour lutter contre la solitude absolue.

La grande évasion et la cavale européenne

Après onze ans de détention, sans espoir de libération conditionnelle, Robert Motylski décide de s'évader. Dans une course folle, poursuivi par les chiens des gardiens, il franchit les limites de la prison et rejoint son frère complice qui l'attend en voiture. Commence alors une cavale de plusieurs décennies.

Il se fait appeler Jo et trouve refuge successivement en Irlande, en Inde, puis en France à Montpellier où il travaille et devient père d'une fille prénommée Tara. Dénoncé, il doit fuir à nouveau, jusqu'en Guyane, avant de revenir à Montpellier où il est finalement arrêté en 2000. Le journal Midi Libre titre alors : "Montpellier, un anglais arrêté après dix-sept ans de cavale".

Le refuge cévenol et la Bande à Mimi

Extradé vers l'Angleterre, Robert Motylski bénéficie d'une permission pour voir sa fille en 2003. Terrorisé à l'idée de retourner dans un centre de détention où un détenu a planté un stylo dans l'œil d'un codétenu, il choisit de ne pas rentrer. Le voilà de nouveau fugitif, sous mandat d'arrêt européen.

C'est au Vigan, en Cévennes, terre d'accueil historique, qu'il trouve asile. Il y rencontre Mimi, une infirmière, et fréquente le milieu militant de gauche de la ville. Jean-Pierre Hue, militant communiste et ancien professeur de droit, se souvient : "Jo était un être solaire, d'égale humeur et toujours la meilleure, avec un rire tonitruant et un humour très anglais".

Avec des amis dont l'ancien curé Christian Salendres, ils créent La Bande à Mimi, une association pour aider l'artiste fugitif. Ils font appel à Maître Maryse Pechevis, avocate montpelliéraine, qui après deux ans de démarches obtient la confirmation qu'aucun mandat d'arrêt n'est plus actif contre Robert Motylski.

L'œuvre artistique : peinture et écriture

En prison, Robert Motylski avait appris à peindre. Ses toiles, d'une puissance bouleversante, mêlent les tourments d'un Garouste aux frayeurs d'un Bacon dans des personnages diaboliques et difformes. Elles racontent la cruauté carcérale et les injustices subies.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Au Vigan, il peint la façade des locaux du Parti communiste français, y apposant son humour anglais si caractéristique. Le photographe Raymond Depardon, de passage, immortalise cette fresque sans connaître l'histoire de son auteur.

L'artiste écrit également un manuscrit autobiographique intitulé "M. le Maudit", texte brut et saisissant où il raconte sa jeunesse, sa vie en prison et sa cavale à la troisième personne. Dans un extrait poignant, il décrit son évasion : "Le coup d'adrénaline était tel qu'il a littéralement volé".

Une fin de vie apaisée mais trop brève

Le 1er juin 2016, Robert Motylski reçoit enfin son passeport anglais. "À partir de là, il a enfin pu respirer", confie Maître Pechevis. Il obtient même l'allocation adulte handicapé et renoue avec sa fille Tara.

Mais cette tranquillité retrouvée sera de courte durée. Robert Motylski décède le 9 mars 2018, à la veille de ses 65 ans, à Ganges où il est enterré sous une simple plaque discrète. Jean-Pierre Hue souhaite faire publier son manuscrit, mais "impossible sans avoir l'aval des héritiers. Et je n'ai plus de nouvelles de sa fille Tara".

Quant à son œuvre picturale, un mystère persiste : en 2020, 150 toiles de Robert Motylski ont été retrouvées en Angleterre, mais nul ne sait ce qu'elles sont devenues depuis. L'artiste laisse derrière lui le témoignage poignant d'un homme broyé par le système judiciaire mais qui, jusqu'au bout, a cherché à créer et à exister.