Renoir et l'amour : l'antidote pictural au bonheur redécouvert au musée d'Orsay
Renoir et l'amour : l'antidote pictural au bonheur

Renoir et l'amour : la peinture comme célébration du bonheur social

Dans une modernité souvent fascinée par les abîmes de l'âme, le bonheur apparaît comme une idée neuve que le musée d'Orsay réhabilite magistralement avec son exposition « Renoir et l'amour ». Cette présentation constitue un antidote pictural élaboré il y a cent cinquante ans par Auguste Renoir, peintre de la vie allègre qui captura l'essence des plaisirs simples : bals populaires, guinguettes animées, théâtre de rue et cette félicité particulière du temps « où les cœurs s'éprennent », selon la formule de Rimbaud.

Soixante œuvres contre la mièvrerie

L'exposition rassemble soixante œuvres majeures qui redonnent à la peinture de Renoir sa force d'effraction voluptueuse, loin de la mièvrerie parfois associée à ses reproductions. Enjambant habilement les traumatismes de la Commune de Paris, l'artiste fixa entre 1865 et 1885 des scènes tantôt intimes, tantôt festives, offrant au peuple des pavés parisiens les prestiges raffinés d'une fête galante à la IIIe République. On y retrouve Montmartre et les bords de Marne renouant avec les ombrages idylliques de Watteau et Fragonard, perpétuant ainsi une manière typiquement française de représenter la joie de vivre.

Renoir, peintre du lien social

Trois commissaires d'exposition de renom – Paul Perrin pour Orsay, Christopher Riopelle pour la National Gallery de Londres et Katie Hanson pour le Museum of Fine Arts de Boston – replacent la statue de Renoir (1841-1919) sur son juste socle. Ils révèlent un jeune bohème formé à la peinture sur porcelaine, père de deux enfants nés hors mariage, qui s'attacha aux préludes amoureux plutôt qu'aux secrets de la chambre. Ses thèmes de prédilection ? La rencontre, la conversation, la danse, le fleuve et l'enfance.

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Dès Le cabaret de la mère Antony (1866), venu spécialement de Stockholm, se dessine la manière caractéristique de Renoir : gestes sereins, lumière ondoyante, touches fluides et équilibre subtil des couleurs. Alors que le naturalisme littéraire de Zola ou Maupassant insistait sur le sordide, Renoir, installé à Montmartre en 1876, s'affirma comme le peintre du lien social. Cette même année, son célèbre Bal du moulin de la Galette en devint le manifeste : climat bleuté, foule de danseurs, plaisir égal sur tous les visages et délicatesse du peuple. Selon son ami Rivière, Renoir y revendiquait la « camaraderie » entre les sexes, conjurant ainsi les violences du désir égaré.

Une esthétique de la concorde

La peinture de Renoir désire profondément la concorde et érige le bonheur en valeur cardinale, non seulement dans le choix des sujets mais dans le regard qui s'y attache. La Grenouillère (1869), tableau des bains publics à Croissy-sur-Seine, en est l'illustration parfaite : palette lumineuse mêlant corps estivaux aux ondoiements de la rivière, jeux d'eau rappelant Maurice Ravel, sensibilité à la déambulation comme dans La Promenade (1870).

Cette esthétique du verbe partagé se retrouve dans La Conversation (1878), où un homme et une femme semblent conférer selon l'agrément d'une égalité paisible, ou dans Le Déjeuner des canotiers (1881), repas sur terrasse qui unit magistralement peinture d'Histoire et réalisme photographique. L'art de la composition chez Renoir se manifeste parfois par des jeux d'agrégats, comme dans les étonnants Parapluies, où des familles sous la pluie se fondent en un groupe fusionnel.

La danse comme accomplissement de la félicité

C'est dans le thème du bal que la félicité des corps s'accomplit pleinement. Aline Charigot, la mère de ses fils Pierre, Jean et Claude, était selon Renoir lui-même « une valseuse divine ». Dans les Danseurs géants de 1882, le peintre représente un couple à des dimensions presque réelles, à cette fin de siècle où valse et polka rapprochaient les corps plus que ne le faisait le quadrille.

L'année suivante, celle de la rurale Danse à Bougival, Renoir traite en symétrie une Danse à la ville avec pour modèle la jeune Suzanne Valadon. Le visage du cavalier y est masqué par celui de la jeune femme, devenue centre élu du tableau dans une composition remarquable.

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De la valse des corps à l'éloge de la nudité

Renoir pouvait également se consacrer à des sujets plus patriciens, mais en les nuançant toujours d'enfance. Les progénitures de son galeriste Paul Durand-Ruel ou de son mécène Paul Bérard sont traitées avec une grâce influencée par son premier voyage en Italie. Fasciné par les madones de Raphaël, Renoir en proposa des variations sécularisées, notamment avec sa Jeune Mère (1881).

Dans un registre bourgeois, le tableau Loge à l'Opéra (1880) joue d'une élision visuelle annonçant le champ-contrechamp cinématographique : deux femmes s'y côtoient, l'une portant un bouquet fraîchement offert dont le donateur reste invisible. Un autre Renoir allait fleurir après 1885, comme le révèle l'exposition annexe « Renoir dessinateur », plus tourné vers les anatomies et travaillant la ligne comme Rodin sculptait les galbes. Délaissant la valse des corps, l'artiste entrait avec la maturité dans l'érotique de leur nudité.

« Renoir et l'amour » se tient au musée d'Orsay à Paris jusqu'au 19 juillet, tandis que « Renoir dessinateur » est visible jusqu'au 5 juillet, offrant ainsi un panorama complet de l'œuvre d'un artiste qui fit du bonheur partagé sa raison de peindre.