L'identité de Banksy dévoilée malgré les suppliques de ses avocats
Banksy, dont le nom civil serait Robin Cunningham, a vu son anonymat potentiellement compromis par une enquête approfondie de l'agence Reuters publiée le 13 mars. Malgré les mises en garde de ses représentants légaux, qui soulignaient que cet anonymat le protégeait de censures et de représailles, l'agence de presse a consacré trois années de travail à trois journalistes pour confirmer ce que le Daily Mail avançait déjà en 2008 avec moins de preuves.
Selon les révélations, Robin Cunningham aurait disparu des registres publics pour brouiller les pistes et se ferait désormais appeler David Jones, un patronyme extrêmement commun au Royaume-Uni. Ainsi, Banksy serait David Jones. Mais au fond, quelle importance ? Nous vivons une époque étrange où la dictature des avis anonymes sur les réseaux sociaux ne semble déranger personne, mais où l'on refuse aux artistes le droit de rester dans l'ombre.
La traque des artistes invisibles : une obsession contemporaine
Combien d'artistes ont réclamé, souvent en vain, que l'on juge leurs œuvres sans s'intéresser à leur personne ? On pense immédiatement à l'écrivain américain Thomas Pynchon, qui a toujours décliné les interviews et évité les apparitions publiques. Poursuivi pendant des décennies par les enquêteurs les plus tenaces, il avait finalement accordé un entretien à CNN en 1997 à la condition expresse que son visage ne soit pas montré.
Pourtant, en 2019, le tabloïd The National Enquirer a publié une photo volée du romancier, le démasquant contre son gré. La belle affaire... Avec sa parka noire et sa moustache, Pynchon apparaissait comme un homme ordinaire, mis à part son talent exceptionnel. Cette frénésie à dévoiler l'identité des artistes invisibles ne relève-t-elle pas d'une certaine jalousie ? Ils possèdent un don, un style et un succès hors du commun, mais finalement, ils nous ressemblent.
Les méthodes intrusives des enquêteurs
On se souvient également du journaliste italien Claudio Gatti qui, au milieu des années 2010, s'est autorisé à examiner les revenus, les relevés bancaires et les acquisitions immobilières d'Anita Raja pour révéler qu'elle serait, selon lui, la romancière écrivant sous le pseudonyme d'Elena Ferrante.
Investiguant sur elle comme sur un narcotrafiquant, Gatti justifiait ses méthodes par la publication en 2003 d'une pseudo-biographie d'Elena Ferrante, qu'il qualifiait de mensonge intolérable. Comme si, dans le domaine de l'art et de la littérature, il était interdit de jouer, de mystifier ou d'égarer volontairement le public.
Romain Gary : le seul vainqueur du pari de l'anonymat
En inventant Émile Ajar, ce double qui a publié quatre romans – dont un prix Goncourt – dont il tenait la plume, Romain Gary est peut-être, à ce jour, le seul artiste à avoir réussi le pari de l'anonymat. Pendant un temps, ô joie, il n'a été jugé que sur sa production littéraire.
La supercherie n'a été découverte que six mois après sa mort, mais la renaissance littéraire, loin des préjugés sur sa personne et de la médiatisation excessive, avait bien eu lieu. Gary voulait « s'inventer un autre futur », comme l'a expliqué plus tard son cousin Paul Pavlowitch, qui a donné corps à cet Émile Ajar de pure invention. Une ultime liberté dont on ne voit guère pourquoi on la refuserait aux artistes.
Les Daft Punk : l'anonymat comme règle du jeu
Cette liberté affranchit également le public. Ne rien voir, ne presque rien savoir de celles et ceux qui nous donnent à penser et à rêver : quel plaisir ! Toute une génération a dansé sur la musique de deux types masqués, électrisée par ces Daft Punk invisibles qui fixaient eux-mêmes les règles du jeu : pas d'images, à part leurs casques futuristes, et presque aucune information sur leurs biographies ou leurs vies privées. On pouvait fantasmer...
Le génial duo s'est finalement sabordé en 2021. Et dans une salle de théâtre parisienne, il y a quelques mois, j'ai aperçu l'un d'eux, Thomas Bangalter, au bras de sa compagne Élodie Bouchez. Les traits un peu tirés, le crâne légèrement dégarni d'un homme de son âge, le mythe absolu de la French Touch, que ma mémoire avait figé sous son masque éternel, était un David Jones on ne peut plus ordinaire. Et c'est toute ma jeunesse qui s'est brusquement envolée...



