Maternité en Méditerranée : le Mucem interroge les mythes et réalités des bonnes mères
Quelle signification revêt la maternité lorsqu'elle s'inscrit sous la protection de Notre-Dame-de-la-Garde, cette Bonne Mère qui veille sur les pèlerins depuis le XIIIe siècle, et plus largement dans l'ensemble du bassin méditerranéen ? À Marseille, le Musée des civilisations de l'Europe et de la Méditerranée (Mucem) plonge dans un thème à la fois intime et universel, qui trouve dans ces territoires ouverts sur la mer une résonance particulièrement forte.
Une figure centrale mais paradoxale
Caroline Chenu, chargée de recherche au musée et co-commissaire de l'exposition Bonnes mères avec Anne-Cécile Mailfert, présidente de la Fondation des Femmes, souligne un paradoxe saisissant : "En Méditerranée, la mère occupe une place centrale dans la vie quotidienne, mais cette 'reine mère de la sphère domestique' a paradoxalement peu de voix sur la place publique. Les artistes du Sud invoquent par ailleurs la maternité comme une matrice de création, quand elle est au contraire parfois vue comme un empêchement plus au Nord".
L'exposition ne cherche donc pas simplement à célébrer la figure maternelle, mais bien à questionner, sur une période couvrant quatre millénaires, les visions multiples d'un statut souvent idéalisé dans les sociétés méditerranéennes. Elle navigue entre mythes ancestraux, enjeux sociaux contemporains et expressions artistiques variées.
Un parcours immersif de 400 pièces
Pour nourrir cette réflexion dense et complexe, près de 400 pièces, issues des réserves du Mucem ou de collections internationales prestigieuses, jalonnent un parcours immersif. Celui-ci s'ouvre sur les représentations mythiques et symboliques de la maternité, des déesses mères de l'Antiquité à l'iconographie religieuse chrétienne, en passant par les icônes politiques, patriotiques ou artistiques.
Parmi les œuvres marquantes, on découvre une madone à la grenade provenant de l'atelier de Botticelli, une sculpture aux formes généreuses de Louise Bourgeois ou encore une Vierge à l'enfant de Pierre et Gilles datée de 2009. Ces créations se côtoient pour repenser les images d'une "mère fantasmée" et révéler la diversité des archétypes maternels qui ont façonné les imaginaires collectifs à travers les âges.
Aborder les réalités invisibles et les tabous
Les commissaires entrent ensuite de plain-pied dans les réalités concrètes et souvent tumultueuses induites par la maternité, "qu'elle soit vécue, empêchée ou refusée". Cette section ose évoquer ce qui reste habituellement invisible ou tu dans les représentations traditionnelles : les corps transformés, les luttes intimes, les tabous persistants et les expériences variées qui jalonnent la vie des femmes.
Des thèmes comme la grossesse, l'allaitement, le deuil périnatal, l'avortement, la folie post-partum, l'infanticide ou la procréation médicalement assistée (PMA) sont abordés avec franchise, parfois en frôlant l'inventaire exhaustif. L'approche est parfois éclairée par des rituels spécifiques à la Méditerranée, comme la pratique du bain dans l'espace public.
Parmi les éléments les plus surprenants, des broderies délicates réalisées par une ancienne gynécologue marseillaise sont exposées dans un cabinet de curiosités entièrement dédié aux menstruations, un sujet encore largement occulté.
Une exposition qui bouscule les idées reçues
À travers ce parcours riche et parfois provocant, Bonnes mères invite à une réflexion profonde sur la manière dont les sociétés méditerranéennes ont construit, célébré, mais aussi contraint la figure maternelle. En mêlant art ancien et contemporain, symboles sacrés et réalités profanes, l'exposition du Mucem offre un panorama unique et nécessaire pour comprendre les multiples facettes d'une expérience fondamentale de l'humanité.



