Les acteurs du théâtre kabuki, un art japonais traditionnel réputé pour son maquillage saisissant et ses costumes élaborés, dépendent d'un élément essentiel pour habiter pleinement un rôle : la perruque. Avant une représentation au célèbre théâtre Kabuki-za, dans le centre de Tokyo, le maître perruquier Tadashi Kamoji pose avec soin un chignon sur la tête d'un jeune acteur vêtu d'un kimono flamboyant.
« Un acteur de kabuki ne peut pas simplement entrer en scène tel qu'il est... Ce n'est qu'en mettant une perruque qu'il devient vraiment un acteur de kabuki », explique Tadashi Kamoji. Le maître perruquier de 60 ans l'affirme : « Nous devons donc être fiers de notre travail et assumer une très lourde responsabilité. »
« Le Maître du Kabuki »
Généralement pratiqué dans l'ombre, dissimulé derrière le rideau, ce métier s'est retrouvé sous les projecteurs internationaux avec la nomination aux Oscars de « Kokuho » (« Le Maître du Kabuki ») de Sang-il Lee. Ce film, un des plus grands succès de ces vingt dernières années au Japon, a été récompensé dans la catégorie Meilleurs maquillages et coiffures. Également présenté en avant-première à la Quinzaine des cinéastes au Festival de Cannes 2025, il y a reçu un accueil triomphal, les critiques saluant en particulier son esthétique. « Kokuho » retrace le destin de deux onnagata, ces acteurs masculins vouant leur vie à l'interprétation de rôles féminins.
Né au XVIIIe siècle, le kabuki, classé parmi les chefs-d'œuvre du patrimoine oral et immatériel de l'humanité par l'Unesco, mêle danse, théâtre et musique. Les acteurs y portent des costumes somptueux, des perruques et un maquillage épais, et jouent en ancien dialecte sur des décors élaborés.
Un art transmis de génération en génération
Les perruques elles-mêmes sont fabriquées par des artisans à partir de cheveux humains, l'art de Tadashi Kamoji réside dans leur mise en forme. Pourtant, son rôle dépasse de loin la simple coiffure : il insuffle une âme aux personnages. Qu'il s'agisse d'un vieil homme sage ou d'une courtisane, la perruque doit tout dire du personnage qui la porte.
« On ne peut pas bien travailler si l'on ne comprend pas la nature du personnage », explique ce « tokoyama » de quatrième génération, entré dans la profession à 18 ans. Après son père, son grand-père et son arrière-grand-père. La perruque doit tout dire du personnage qui la porte, de la droiture d'un vieil homme sage au prestige d'une courtisane de haut rang, elle donne les clefs de l'âge, du statut social, de la profession, de la personnalité...
Plus de deux heures de coiffage
Ce jour-là, dans son atelier, Tadashi Kamoji a passé deux heures à façonner la perruque de Nakamura Tanenosuke, un comédien de 33 ans qui doit interpréter un rôle de sumo dans un spectacle consacré à une querelle au sein d'une famille noble. Le tokoyama a sculpté des côtés élégamment courbés et un chignon appelé « mage », une coiffure classique aujourd'hui disparue du Japon moderne. Agenouillé sur un tatami, il sépare les mèches à l'aide d'un peigne traditionnel, les lisse avec des fers chauffés à la vapeur, tenant parfois une ficelle entre ses dents pendant qu'il attache les cheveux.
« Il n'y a pratiquement pas de représentation de kabuki sans perruque », souligne Nakamura Tanenosuke, qui travaille avec ces maîtres artisans depuis cinq ans. L'acteur recouvre son visage d'un épais maquillage blanc tandis que ses assistants l'aident à enfiler un large kimono rayé bleu marine et blanc : « Outre le jeu des acteurs, la beauté des costumes et des décors est essentielle au plaisir du public, et je pense que les perruques y contribuent aussi. C'est la touche finale qui complète la transformation. »
Haute précision
Le répertoire du Kabuki est d'une richesse vertigineuse : on dénombre environ 400 variantes de perruques pour les rôles féminins et plus de 1 000 pour les rôles masculins. Chaque représentation exige une création sur mesure, ajustée à la morphologie de l'interprète. Ce travail de haute précision, qui s'adapte à la singularité de chaque acteur, requiert selon la complexité du rôle de quelques heures à un mois de préparation.
Malgré quarante ans de métier, Tadashi Kamoji estime n'avoir que récemment commencé à croire en ses capacités. « Aujourd'hui encore, j'apprends des choses de mon père. Quand je regarde les anciens travailler, on dirait que les cheveux dansent entre leurs mains. Je pense que je saurai vraiment maîtriser les cheveux quand j'aurai l'âge de mon père. »
L'effort est cependant récompensé lorsque les acteurs reçoivent une ovation sur scène. « J'ai l'impression, confie le maître perruquier, qu'une partie de ces applaudissements nous revient aussi. Si le public trouve que l'acteur est magnifique, je me dis que notre perruque lui allait peut-être bien. J'en ressens une grande joie. »



