L'art contemporain revisite le clair-obscur pour éclairer les ténèbres du présent
Le clair-obscur revisité par l'art contemporain à la Bourse de Commerce

L'art contemporain revisite le clair-obscur pour éclairer les ténèbres du présent

Et si l'art pouvait devenir une forme de secours dans une époque particulièrement troublée ? Et s'il aidait à penser, voire à dépasser ce que le philosophe italien Giorgio Agamben nommait « les ténèbres du présent » ? Ces questions fondamentales traversent l'exposition « Clair-obscur » présentée à la Bourse de Commerce à Paris, sous le commissariat d'Emma Lavigne, directrice générale de la Pinault Collection.

Entre mystère et lumière salvatrice

Explorant un entre-deux subtil, entre chien et loup, entre mystère ombreux et lumière salvatrice, des artistes contemporains de renom ont revisité la notion de clair-obscur. Cette technique picturale, raffinée par le sfumato du Caravage ou les cycles sorciers de Goya, connaît aujourd'hui des variations surprenantes et profondément actuelles.

Emma Lavigne commente cette démarche : « Le siècle des Lumières a été obscurci par des tragédies historiques majeures. Les artistes exposés ici ont traversé l'obscur en quête d'une forme de salut. Il y a là un rapport au sacré qui s'exprime avec une intensité remarquable. »

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Dialectique des apparitions et disparitions

Entre chaos originel et lumière native, le chiaroscuro de l'âge classique a muté vers des formes élusives ou monumentales. C'est cette dialectique fascinante des apparitions et disparitions, des transmutations de matières, des formes lentement révélées qu'illustre cette exposition d'une richesse exceptionnelle.

Rarement aura-t-on mesuré à quel point l'art contemporain, parfois décrié comme faisant table rase du passé, est pourtant tramé de références historiques, hanté de fantômes artistiques, unissant avec subtilité l'actuel et le révolu.

Œuvres emblématiques et références historiques

L'exposition présente des œuvres particulièrement significatives :

  • Les vingt-quatre vitrines du Passage confiées à Laura Lamiel (née en 1943) qui mêlent objets trouvés, blocs fluorescents et bichromies contrastées, évoquant des états mentaux complexes et des lignes de vie compactées.
  • Le Roumain Victor Man (né en 1974) qui renoue avec l'âge d'or des vanités et du tenebroso pictural, fixant des visages à la manière d'un Georges de La Tour ayant connu Georges Rouault.
  • Axial Age de Sigmar Polke (1941-2010), présenté initialement à la Biennale de Venise en 2007, qui juxtapose neuf panneaux créant un entrejeu mêlant passé et présent, faisant surgir les spectres d'un miroir liquide.

Emma Lavigne évoque à ce propos la « lumière noire » du soufisme, les références à Dürer, les chimères d'un rite opératique. Ces opacités translucides adoptent souvent la forme d'un retable diffracté, renouvelant les codes de la spiritualité artistique.

Influences cinématographiques et dialogues artistiques

Ce chromatisme particulier a profondément informé la modernité filmique. Lorsque Bill Viola (1951-2024) propose ses deux installations vidéo Fire Woman et Passage Into Night, il consonne avec la mutation qui fit du noir et blanc expressionniste – celui de Murnau, Lang et Siodmak – un principe fondamental de leurs films après l'exil hollywoodien.

Un même esprit de dialogue se retrouve chez James Lee Byars (1932-1997), qui créait des mausolées de lumière à partir d'incandescences aurifères, reprenant le sillon de « l'œuvre au noir » des alchimistes médiévaux dans une perspective contemporaine.

Réinterprétations contemporaines

Philippe Parreno (né en 1964) est quant à lui revenu en 2021 vers la Quinta del Sordo, ancienne demeure de Goya, site des inquiétantes peintures noires du maître espagnol. À travers des brèches de lumière habilement ménagées, Parreno fait apparaître des trognes goyesques, autant de rictus de la déraison et de figures de l'insensé réinterprétées pour notre époque.

L'enjeu de ces contrastes artistiques réside dans la profondeur du psychisme humain, cette « nuit obscure de l'âme » où les mystiques espagnols entrevoyaient le mystère de la grâce divine. Du côté de l'art brut, Louis Soutter renouait en pleine guerre mondiale avec le clair-obscur de l'art rupestre primitif.

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Créations récentes et perspectives

Dans sa série Bricolage de 1967, Carol Rama ourdissait dans la pénombre de son atelier turinois des peintures-reliefs et conglomérats d'objets, référence à l'aléa du bricolage dans lequel Lévi-Strauss voyait le noyau de toute pensée mythique.

Avec son Untitled de 2017, Trisha Donnelly (née en 1974) pose en inclinaison subtile une pierre monumentale, allégorie entre ciel et terre d'un mystère augural qui interroge notre rapport au sacré.

En 2024, Pierre Huyghe (né en 1962) a transféré des ondes cérébrales vers un logiciel graphique sophistiqué, transmuant des images mentales en artefacts artistiques d'une grande complexité. Et lorsque Bruce Nauman (né en 1941) réalise en 2005 3 Heads Fountain, il unit trois crânes d'homme avec des jets aqueux filtrant de leurs fissures, emblématisant cette lisière fragile entre nature et culture d'où procède toute vie humaine.

La Rotonde habitée : un espace en transformation

D'une saison à l'autre, le principe d'alternance-fusion qui préside à l'exposition sera illustré par deux réalisations monumentales occupant la rotonde conçue par l'architecte Tadao Ando.

En ce printemps 2024 y est installée Camata de Pierre Huyghe, une projection d'images du désert chilien d'Atacama. Ces variations sur un paysage aride et les restes d'un être humain illustrent avec force la mutabilité des formes et des significations, évoquant à la fois les cycles astraux et les rituels chtoniens.

À l'été s'y substituera une Sculpture de brouillard imaginée par la Japonaise Fujiko Nakaya, née en 1933. Cette pulvérisation de microgouttelettes place le visiteur dans une nuée de vapeur d'eau, le transformant en acteur involontaire d'un clair-obscur éphémère et constamment mouvant.

Dans les deux cas, le langage symbolique devient l'enjeu d'un ressort narratif puissant, invitant à une réflexion profonde sur notre condition contemporaine. Énigme séminale, l'oxymore du clair-obscur se révèle ainsi source intarissable de créations espérantes, offrant des lueurs dans les ténèbres de notre temps.

« Clair-obscur », Bourse de Commerce, Paris (1er arrondissement), jusqu'au 25 août 2024. Catalogue publié par Pinault Collection/Dilecta, 256 pages, 49 euros.