La grimace du torero : entre tension et jouissance, une analyse anthropologique
La grimace du torero : entre tension et jouissance

La grimace du torero : un langage silencieux au cœur de l'arène

Dans ses chroniques pour Sud Ouest, l'écrivain et anthropologue François Zumbiehl explore les fondements anthropologiques de la corrida, s'attardant particulièrement sur un détail fascinant : la grimace caractéristique du torero au moment de la passe. Cette expression faciale, à la fois fugace et intense, constitue selon lui une clé essentielle pour comprendre l'essence même de l'art taurin.

Une expression liée à l'acte de toréer

Le torero, plongé dans l'action, reste généralement silencieux. Seules quelques exclamations destinées à animer le taureau ou des mots brefs échangés avec son équipe viennent ponctuer le combat. Pourtant, sur son visage, à l'instant précis où il s'apprête à exécuter une passe, une grimace se dessine, déformant légèrement sa bouche. Cette manifestation est si intrinsèquement liée au geste qu'elle apparaît même lors des entraînements « de salón », lorsque le matador s'exerce dans le vide pour parfaire sa technique.

Est-ce un rictus de tension extrême ou l'expression d'une jouissance profonde ? Pour François Zumbiehl, il s'agit probablement des deux à la fois. Cette grimace naît au moment de l'appel, avant même que le bras n'entame le mouvement de la passe. Elle agit comme l'annonce et la promesse de la chorégraphie mentale que le torero s'apprête à matérialiser. Elle s'éteint avec le « olé » murmuré, presque intérieur, qui accompagne la sortie du taureau, pour renaître immédiatement à l'appel suivant.

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La traduction physique d'une émotion taurine

Cette expression faciale est la matérialisation physique d'un concept central dans le monde de la tauromachie : « gustarse », qui signifie littéralement « se plaire ». Ce terme évoque l'état dans lequel l'artiste, totalement absorbé par sa création dans l'arène, est ému et transfiguré par sa propre émotion de toréer. Il s'acclame en quelque sorte lui-même, confirmant qu'il atteint, à cet instant précis, le sommet de son art.

La grimace devient ainsi le signe visible d'une transformation intérieure, le passage d'un état à un autre où l'émotion esthétique et le risque se rencontrent.

Le témoignage éclairant de Miguel Abellán

Pour approfondir cette réflexion, l'écrivain donne la parole au torero Miguel Abellán, dont l'analyse est particulièrement éclairante. « La grimace peut arriver à cause d'une complicité absolue avec le taureau, ou, au contraire, parce qu'on n'arrive pas à franchir la barrière qu'impose l'animal », explique-t-il.

Abellán décrit une dualité fondamentale : « La grimace peut être le reflet d'une jouissance, le reflet de l'artiste en train d'éclore et de se transformer en papillon... ou cela peut être l'inverse : la nécessité impérieuse de se transformer en démon, en monstre, pour être capable d'affronter et de vaincre le fauve. » Il résume cette ambivalence de manière puissante : « La grimace fait de vous parfois un dieu, et parfois un démon. On se trouve avec le chaos de la guerre et du feu, avec le démon révélé en taureau, et, de l'autre côté, avec la divinité absolue du paradis. »

L'expertise de François Zumbiehl

François Zumbiehl, auteur de nombreux ouvrages de référence sur la tauromachie, apporte un regard anthropologique unique sur ces pratiques. Parmi ses publications marquantes, on peut citer :

  • Des taureaux dans la tête (Autrement, 1987 et 2004)
  • La tauromachie, art et littérature (L'Harmattan, 1992)
  • Taurines (Climats, 1992)
  • Manolete (Autrement, 2007)
  • Le discours de la corrida (Verdier, 2008)
  • Brève histoire de la corrida (Jean-Claude Béhar, 2012)
  • Instantes de arena / Instants de sable (Editorial Temple, 2021)
  • Ma corrida / L'Annonce faite à Séville (Au Diable Vauvert, 2024)

Son analyse de la grimace du torero dépasse la simple observation pour toucher à la dimension symbolique et transformative de l'art taurin, où l'homme, face à l'animal, explore les limites de sa propre nature.

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