La Carriole du Père Junier : une œuvre qui traverse les générations et les océans
Musée de l’Orangerie, 24 mars 2026. La carriole du Père Junier, peinte par Henri Rousseau en 1908, occupe une place singulière dans l’histoire de l’art naïf. Pour l’auteur de ces lignes, cette toile résonne bien au-delà de sa valeur artistique, éveillant des souvenirs intimes et familiaux profonds.
Un tableau ancré dans l’enfance et la mémoire
La première fois que j’ai aperçu cette œuvre accrochée dans un musée, j’en suis resté stupéfait. Elle trônait autrefois au-dessus du buffet du salon-salle à manger de ma grand-mère, à Sceaux. Je la croyais disparue après de nombreux déménagements, et voilà que je la retrouvais dans un grand musée américain ! J’ai grandi avec cette scène : un cheval blanc attelé à une carriole transportant la famille Gorce, le père tenant les rênes, son fils à ses côtés, trois femmes à l’arrière – dont une petite fille en robe blanche aux couettes ornées de rubans bleus – et trois petits chiens, l’un d’eux figé sous la carriole.
Tout dans ce tableau est étrangement immobile, comme si ses personnages posaient pour le peintre ou pour un photographe ayant inspiré l’œuvre. Surtout, ils sont tous morts. Déjà, à mon époque, je regardais des morts. Au premier plan, le trottoir suggère la ville, mais l’arrière-plan est désert, rappelant le parc de Sceaux à certaines heures. Ma grand-mère vivait en bordure de ce parc et racontait que ses grands-parents s’y rendaient en carriole pour vendre leurs fromages au marché.
Nostalgie et imaginaire mélancolique
Je n’ai jamais eu une connaissance précise de la généalogie de cette branche familiale, mais le tableau suffisait à nourrir un imaginaire mélancolique. Nostalgie d’une époque que je n’avais pas connue, un temps merveilleux où l’on voyageait à cheval, mais où les vêtements semblaient mal ajustés et les visages peu souriants. Chez ma grand-mère de Sceaux, l’ambiance restait grave ; veuve de guerre, elle entretenait un silence pesant. En y repensant, je me demande si le tableau n’en était pas en partie responsable.
Bien des années plus tard, en 1985, devenu adulte et voyageur, estimant de mon devoir de m’intéresser à l’art, je suis tombé nez à nez avec ce tableau familier au MoMA de New York. Le portrait de ma famille traversant le parc de Sceaux en voiture à cheval, accroché dans ce temple de l’art moderne, m’a laissé sans voix. Surpris par un bonheur qui me téléportait des années en arrière, je me suis retrouvé aspiré par son étrangeté, évoquant l’ambiance, les odeurs, les craquements et les mystères de la maison de ma grand-mère.
La révélation et l’acceptation
Avant de m’approcher pour lire le cartel, j’avais compris la vérité : j’avais été, durant toute mon enfance, envoûté, bercé, instruit et hypnotisé par une copie – peut-être une simple reproduction – encadrée et sous verre. Le temps avait estompé les différences entre l’original de mon souvenir et ce tableau impeccablement restauré, présenté comme la carriole du Père Junier. La désillusion ne m’a ni déçu ni vexé ; cela ne changeait rien. Ils peuvent bien l’appeler comme ils veulent, ils ne comprendront jamais ce que c’est que d’être le descendant d’une famille de fromagers traversant le parc de Sceaux en voiture à cheval.
Rousseau face à l’avant-garde
Comme Cocteau, à qui j’ai emprunté le titre de cette chronique, Picasso aimait les bons mots. Il racontait que « le douanier Rousseau » lui aurait déclaré : « Nous sommes les deux plus grands peintres de notre temps ; toi dans le genre égyptien, moi dans le genre moderne. » De son côté, Guillaume Apollinaire reprochait à Henri Rousseau son manque de culture générale et son ingénuité, affirmant : « On sent trop ce qu’elle a de hasardeux et même de ridicule. »
Ils l’ont tous pris de haut, ces messieurs de l’avant-garde, mais Rousseau est encore là, exposé au musée de l’Orangerie jusqu’au 20 juillet. Si vous saviez comme c’est beau, vous y emmèneriez les enfants.



