Un regard d'enfance sur l'océan
Un promeneur contemple un imposant monolithe de calcaire dressé au milieu des flots. Pris en 1985 face à l'aiguille de Belval à Étretat, ce portrait de Daniel Fondimare sert d'affiche à l'exposition 'Océaniques' de Jean et Michelle Gaumy au musée des pêcheries de Fécamp. Cette image résume parfaitement le propos de l'exposition : la mise en scène majestueuse du face-à-face entre l'humain et la nature, particulièrement la mer. Depuis un demi-siècle, l'œil de Jean Gaumy, photographe de l'agence Magnum, se porte inlassablement vers l'océan.
Les racines littéraires et cinématographiques
Conçue comme un prolongement à la rétrospective que lui avait consacrée le musée de la Marine à Paris l'an dernier, cette exposition éclaire le rôle fondamental joué par la littérature et le cinéma d'aventure dans la formation de son regard artistique. Le parcours débute par une vitrine présentant des œuvres fondatrices : une édition ancienne de Moby Dick d'Herman Melville dans la traduction de Jean Giono, deux albums de Tintin (Le Trésor de Rackham le Rouge et L'Île mystérieuse), ainsi que des jaquettes de films documentaires de Pierre Perrault et Robert Flaherty.
Ces éléments constituent une clé de lecture essentielle pour comprendre l'œuvre de Gaumy. Comme le souligne son ami cinéaste Alain Bergala : « Il y a une chose dont il parle peu, sans doute par pudeur. Mais quand il le fait, d'un seul coup tout s'éclaire. C'est l'origine dans l'enfance de son désir et de ses tropismes d'homme d'image. » Bergala ajoute : « Jean Gaumy fait partie de ces photographes qui savent que l'on ne peut saisir le réel qu'à partir de l'imaginaire qui nous constitue... Les images fortes du réel emportent toujours une part secrète qui vient nous parler en sourdine. »
Cinquante ans d'aventures maritimes
Les photographies de Jean Gaumy nous transportent dans un univers d'aventure hanté par les grands récits de Joseph Conrad et Anita Conti. Ses clichés rapportés de longues campagnes de pêche dans l'Atlantique Nord, ses plongées avec les sous-mariniers de la force de dissuasion nucléaire française ou ses missions en Arctique résonnent profondément avec le travail de ses illustres prédécesseurs.
Comme eux, il a vu la mer déchaînée menacer d'engloutir les frêles chalutiers, aujourd'hui remplacés par des navires-usines. Il a observé les nuées de goélands guettant la sortie des filets poissonneux, évoquant les oiseaux du film d'Hitchcock. Au cours de ces sorties en mer pouvant durer jusqu'à quatre mois, le photoreporter a maintes fois frôlé le danger.
Modeste, l'artiste ne s'appesantit pas sur les risques encourus. « Cela fait juste partie du métier », évacue-t-il avec un sourire. Pourtant, Jean Gaumy reconnaît que ses images sont lestées par les périls côtoyés, comme ce jour de décembre 1999 où, à bord de l'Abeille de Flandres, il assista au naufrage du pétrolier Erika avant qu'une vague ne le fauche, lui démettant l'épaule.
La construction d'un regard unique
« Le regardeur projette forcément sur mes images ce qu'il fantasme. Et nous entretenons tous avec la mer un rapport hautement fantasmagorique », analyse le photographe. Cette dimension explique pourquoi certains spectateurs discernent une figure christique dans la crête d'une vague se fracassant sur la digue du Havre.
Dans sa maison des hauteurs de Fécamp, Jean Gaumy a transformé deux pièces en bureau et studio pour traiter ses archives, qu'il transfère actuellement à la médiathèque du patrimoine et de la photographie de Saint-Cyr. En préparant ces caisses de tirages, il réalise que sa manière de capter le quotidien des marins a peut-être été influencée par les photographies réalisées par son grand-père au début du XXe siècle.
L'évolution vers l'abstraction
Depuis la mort de son éditeur Xavier Barral en février 2019, avec lequel il entretenait une relation quasi-fraternelle, les images de Jean Gaumy évoluent vers une abstraction croissante, figurant de grands aplats de couleur et de matière évoquant la peinture. Sa série sur les falaises normandes, où le minéral dialogue avec le végétal, parle indirectement de la mer à travers les traces géologiques résultant de la sédimentation millénaire au fond des océans. « Même à terre, la mer continue de me suivre », plaisante-t-il.
Ces photographies récentes entretiennent une conversation subtile avec celles produites par son épouse Michelle Gaumy depuis vingt ans. Sous le pseudonyme de Camille Doligez, elle s'attache à mettre en valeur des détails et s'abîme dans des jeux de reflets transportant le regardeur dans un monde imaginaire troublant.
Un héritage photographique pérenne
Pour ceux qui ne pourraient voir cette exposition avant sa clôture le 8 mars, un magnifique ouvrage publié aux éditions Odyssée rassemble plus de 140 photographies réalisées de la Normandie au Groenland, en passant par l'Andalousie et Long Island. Ces reportages documentaires sont empreints de la poésie caractéristique du style Gaumy, témoignant d'un demi-siècle d'exploration visuelle des mystères océaniques.
L'exposition 'Océaniques' au musée des pêcheries de Fécamp constitue ainsi une immersion profonde dans l'univers d'un photographe dont l'œuvre continue de dialoguer avec les grands récits maritimes tout en forgeant son propre langage visuel, entre documentaire et poésie, entre réel et imaginaire.



