Un livre qui résonne étrangement avec les débats sur la fin de vie
Alors que la France discute de la loi sur l'aide à mourir, paraît un ouvrage qui explore avec élégance et noirceur les départs volontaires du monde de l'art. Memento Mori de Floc'h et Jean-Luc Fromental rassemble et enrichit deux de leurs livres des années 1980, Life et High Life, en y ajoutant une quinzaine de nouveaux portraits d'artistes ayant choisi de « prendre la tangente ».
La mort en calligrammes et en ligne claire
Les superbes illustrations de Floc'h, agrémentées des calligrammes de Fromental, dressent un panorama saisissant des suicides célèbres. On y croise aussi bien Drieu la Rochelle (gaz et gardénal) que Sylvia Plath (tête dans le four), Yukio Mishima (seppuku), mais aussi Diane Arbus, Kurt Cobain, Nicolas de Staël ou Ian Curtis. Difficile de ne pas sourire devant le dessin de George Sanders, ni de rêver devant celui de Virginia Woolf.
Rencontre avec Floc'h, l'éternel jeune homme de 72 ans
Un matin d'hiver chez son éditeur Le Dilettante, Floc'h reçoit. Malgré son allure juvénile, l'illustrateur a 72 ans et un CV long comme le bras : La Trilogie du Blitz avec François Rivière, les couvertures du New Yorker, les affiches pour Diane Kurys, Alain Resnais, Woody Allen, sans oublier un épisode de Blake et Mortimer et le Travel Book Édimbourg pour Louis Vuitton.
Réputé pour son humour pince-sans-rire limite cassant, celui que l'on considère comme le plus grand illustrateur français vivant ne déçoit pas. À la question de la meilleure façon de mourir, il répond : « Je choisirais naturellement le suicide. Ayant 250 cravates, je les mettrais par terre et j'en élirais une, la plus belle, pour me pendre. »
La vieillesse comme libération des vanités
Floc'h développe une vision surprenante de l'âge avancé : « Quand de Gaulle dit que la vieillesse est un naufrage, je ne le comprends pas. Je pense au contraire que la vieillesse, c'est la fin des vanités. On sait qu'on ne sera plus beau sur les photos, on n'a plus envie de réussir bêtement. En revanche on ressent un besoin incroyable de ranger ses affaires. »
L'artiste vit retiré à Biarritz, coupé du monde dans ce qu'il appelle sa « thébaïde biarrote ». Il ne possède pas de portable (« ma femme me prête ce truc de dealer quand je viens à Paris ») et affiche un mépris certain pour la modernité.
Le Brexit artistique de Floc'h
Grand anglophile, Floc'h a pourtant « enterré » sa Grande-Bretagne. « Deux choses ont tué Londres : le beau temps et le tunnel sous la Manche. On entend parler français partout, c'est dégoûtant. Il y a aussi London Eye, cette grande roue à la con... » Il a remplacé Londres par Bilbao, « une ville délicieuse ».
Un rejet catégorique de la BD contemporaine
Floc'h s'agace quand on le réduit à la ligne claire d'Hergé. Il vénère Hokusai, Henri Rivière ou Sem, mais a des mots très durs pour la bande dessinée actuelle : « Aujourd'hui les gens qui font de la bande dessinée sont des petits gars de rien du tout ! Des minables mal habillés qui bossent toute la journée ! »
L'art contre la laideur du monde
« La laideur ne m'atteint pas, je ne me préoccupe pas de Trump ou de ces choses-là », déclare-t-il. Quand on l'interroge sur l'intelligence artificielle (il ne comprend pas de quoi on lui parle), il a ce mot définitif : « Je ne veux pas faire partie de l'avenir qui se prépare. Pas de métempsychose pour moi, merci ! »
Quant à l'absence de sportifs dans Memento Mori, Floc'h est catégorique : « J'aime l'art et la beauté. C'est pourquoi je ne pouvais pas mettre de sportifs. » Il concède toutefois une admiration pour Lev Yachine, le gardien soviétique, et préfère François Cevert à Ayrton Senna.
Memento Mori. Manuel de savoir-vivre et mourir paraît aux éditions Le Dilettante (107 pages, 18 €). Une exposition-vente des dessins originaux se tiendra du 18 au 26 mars à la Galerie Christian Collin à Paris, avec vernissage le 19 mars.



