Pour la première fois dans l’histoire de la Marine nationale, un artiste du Sud de la France a été nommé peintre officiel. Emmanuel Régent, né à Nice et créant à Villefranche-sur-Mer, a reçu cet insigne des mains du chef d’état-major de la Marine, l’amiral Nicolas Vaujour, au musée national de la Marine à Paris, en présence de Fabien Mandon, chef d’état-major des armées. Ce titre, traditionnellement dévolu à des artistes bretons, marque une ouverture vers la Méditerranée.
Un grade d’agréé pour embarquer
L’artiste de 53 ans, qui mesure près de deux mètres, obtient le grade d’agréé, qui lui confère le statut d’officier – lieutenant de vaisseau – avec une carte militaire et un uniforme. « Le grade d’agréé me permettra d’embarquer à bord des bâtiments de guerre, sous-marins, porte-avions et navires scientifiques de la Marine nationale », explique-t-il depuis son atelier proche du port de la Darse.
La tradition des peintres officiels remonte au XVIIe siècle, officialisée en 1830. Elle a compté des artistes majeurs comme Paul Signac, Félix Ziem ou Albert Marquet.
Un parcours ancré dans la Méditerranée
Emmanuel Régent a grandi à Villefranche-sur-Mer, bercé par la présence des navires de l’armée américaine qui mouillaient dans la rade. « Avec mes copains d’école, puis de collège, on pouvait les visiter, discuter avec l’équipage », se souvient-il. Après une formation à la villa Thiole de Nice puis à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris, il se distingue rapidement : lauréat en 2009 du prix Découverte des Amis du palais de Tokyo, puis exposition individuelle en 2012 au Musée d’art contemporain de Nice (Mamac), qui lui achète deux œuvres. Il expose également au Japon et à New York.
« Un tiers de mon travail est orienté vers la mer », précise-t-il, se définissant comme « le bon élève de l’art contemporain ». En juin 2023, pour la Conférence des Nations unies sur l’Océan, il réalise une œuvre monumentale : la Ligne bleue avec les baleines, une installation lumineuse le long de la digue du port de Nice qui s’illumine à l’approche d’un cétacé.
Techniques et symboles
Dans son atelier avec vue sur la rade, Emmanuel Régent accumule toiles immenses, feutres et aquarelles. Sa technique dominante : des points et des traits de remplissage au feutre noir sur fond blanc, un travail sur la lenteur. « Je mets des heures et des heures pour faire un dessin que je pourrais réaliser en quelques minutes à l’imprimante », dit-il. Ses dessins représentent des foules qui fuient, des bateaux qui sombrent, des ruines. « Ce sont des métaphores de la folie humaine, de la planète en plein naufrage. Je laisse énormément de blanc afin que le spectateur s’y projette. »
L’artiste pratique aussi l’aquarelle en extérieur chaque automne, peignant des couchers de soleil sans bateau ni oiseau. « J’en fais un ou deux par soir, puis je reviens le lendemain, je choisis le meilleur et je le déchire en morceaux », explique-t-il, exposant souvent les fragments réassemblés où la cassure devient « cicatrice, éclair ».
Collaboration avec la mer
Apnéiste, il collecte sous l’eau des morceaux d’épaves en bois ou en plastique. « L’art, c’est d’aller chercher le bon morceau, que je ne retouche pas. C’est une collaboration avec la mer », souligne-t-il. Ces objets témoignent aussi de la souffrance : « La plus belle rade du monde est mitoyenne d’une mer dans laquelle meurent des personnes essayant de traverser cette Méditerranée, théâtre d’une violence permanente. »
Un engagement renouvelable
Nommé pour trois ans, renouvelable trois fois, Emmanuel Régent pourra signer ses œuvres avec une petite ancre. « Je vais partir à bord d’unités pour peindre, être le témoin de ce que représente la Marine nationale sans trahir mon travail », annonce-t-il. Il souhaite travailler sur les systèmes d’appontage des porte-avions, les tensions, et le monde silencieux des sous-marins. « Autant d’enjeux de la marine que je vais me réapproprier grâce à ma pratique artistique. »
L’artiste a été retenu parmi dix nouveaux titulaires, dont des photographes et illustrateurs. « Je pense que je remplis la case de l’art contemporain qui manquait à la Marine nationale », conclut-il. « Je lui apporte une modernité. »



