La culture française sous la protection et la dépendance des pétromonarchies
Le 28 février, des débris de missiles sont tombés sur l'île de Saadiyat aux Émirats arabes unis, à proximité immédiate du futur musée Guggenheim et du célèbre dôme du Louvre Abu Dhabi. Sous les voûtes ajourées conçues par l'architecte Jean Nouvel, des œuvres majeures de Monet, Rembrandt, Giacometti et Véronèse étaient exposées. Plus de deux cents chefs-d'œuvre issus des collections françaises se trouvaient dans l'établissement qui, au moment des faits, maintenait ses portes ouvertes.
Une présence culturelle française menacée dans tout le Golfe
Le même jour, à Doha, le musée national du Qatar prenait la décision de fermer ses portes sous la menace, alors que la foire d'art contemporain Art Basel venait tout juste de s'y tenir pour la première fois. Conçu lui aussi par Jean Nouvel et inauguré en 2019 en présence de nombreuses personnalités françaises, ce musée emploie aujourd'hui plusieurs conservateurs et consultants occidentaux.
En Arabie saoudite, également visée par l'Iran, des dizaines d'œuvres d'Hockney, Klee, Picasso et Kandinsky prêtées par des institutions françaises étaient exposées. Moins d'un mois avant le déclenchement de l'opération américaine, Laurent le Bon, président du centre Pompidou, inaugurait l'exposition Arduna, préfigurant le futur musée d'art contemporain saoudien dont l'établissement français est un partenaire essentiel.
Trente ans de stratégie culturelle dans le Golfe
Trente ans après les projets précurseurs du Qatar – premier pays à dérouler le tapis rouge aux architectes, conservateurs et universitaires français avec ses nouveaux musées et sa cité de l'éducation –, les monarchies du Golfe persique ont incontestablement réussi leur pari culturel.
Sur l'île émiratie de Rem se dresse depuis vingt ans, non loin de la New York University, l'étrange coupole de la Sorbonne Abu Dhabi, réplique exacte de celle du quartier latin parisien. Au milieu du désert d'Al Ula, vitrine culturelle du royaume saoudien, Français, Anglais, Italiens et Américains se livrent une lutte acharnée pour donner vie aux innombrables musées, centres archéologiques et salles de concert avec lesquels le prince héritier Mohammed ben Salmane entend concurrencer les institutions qataries et émiraties.
Une manne financière devenue vitale
Les magnifiques bâtiments de la Villa Hegra, sorte de villa Médicis franco-saoudienne, devraient être inaugurés en 2026. Aujourd'hui au cœur des tensions géopolitiques, les pays du Golfe sont devenus le terrain de jeu privilégié des opérateurs culturels européens et américains qui y monnaient leur savoir-faire en ingénierie culturelle.
Cette région représente surtout une source de financement majeure pour les institutions culturelles françaises. La Sorbonne des sables, créée il y a vingt ans, paie les salaires des professeurs parisiens qui se succèdent dans ses locaux et reverse 15% de ses droits d'inscription à son université tutélaire.
La dépendance financière du Louvre et des institutions françaises
Quant au Louvre, son destin financier est désormais étroitement lié à son antenne émiratie. Le musée parisien a déjà perçu 467 millions d'euros et attend encore 177 millions dans les années à venir. Un récent rapport de la Cour des comptes révélait que le Louvre avait déjà puisé dans cette épargne exceptionnelle pour des acquisitions d'œuvres d'art.
Pour les universités et musées français appauvris, la mue culturelle des pétromonarchies représente un eldorado, mais parfois aussi un mirage. En décembre 2024, un rapport de la Cour des comptes préconisait à l'Institut du monde arabe, en déficit structurel, de capter une partie des financements saoudiens de l'Afalula.
Des retombées financières en deçà des attentes
Les retombées financières des projets culturels et touristiques défendus par les Français dans l'oasis saoudienne d'Al Ula restent cependant loin des sommes initialement espérées. Le fonds de dotation promis par l'ex-président d'Afalula, Gérard Mestrallet, n'a jamais vu le jour.
Sur les cinq musées prévus par l'accord franco-saoudien, les Français ne sont désormais plus que des partenaires parmi d'autres, et seules trois institutions sont en cours de préfiguration. Parmi elles, le musée d'Art contemporain pour lequel le Centre Pompidou a signé en 2023 un contrat de 50 millions d'euros.
Une relation de dépendance stratégique
Alexandre Kazerouni, chercheur à l'ENS, déplore cette situation : « Les monarchies du Golfe pallient le désengagement de l'État français mais mettent nos institutions culturelles dans une situation de dépendance. La plupart de ces partenariats muséaux sont signés avec les trois grandes puissances militaires que sont les États-Unis, l'Angleterre et la France. C'est du donnant-donnant. »
Il poursuit : « Ils nous achètent des armes, financent en partie notre culture, et s'assurent, avec ces musées, ces festivals, ces universités créées par et souvent pour les Occidentaux, du soutien de nos opinions publiques. Qui savait en France, il y a vingt ans, placer Doha ou Abu Dhabi sur une carte ? Tout a changé aujourd'hui. Leur stratégie culturelle est, déjà, amplement payante. »
Cette relation symbiotique mais déséquilibrée place la culture française dans une position délicate, à la fois bénéficiaire et prisonnière des financements des pétromonarchies du Golfe, dans un contexte géopolitique de plus en plus instable.



