L'anthropologie de la corrida : le dialogue silencieux entre le torero et le taureau
Corrida : le dialogue silencieux entre torero et taureau

L'anthropologie de la corrida : décryptage d'un dialogue unique

Dans ses chroniques pour Sud Ouest, l'écrivain et anthropologue François Zumbiehl revient sur la genèse, le développement et les clés anthropologiques fondamentales de la corrida. Loin d'être de simples métaphores littéraires, les images et expressions utilisées pour qualifier les relations entre le torero et le toro s'avèrent opérantes dans l'arène même.

Le langage du corps : une communication non verbale

Pour les professionnels, ces éléments constituent une des clés essentielles du combat taurin, faisant l'objet de leurs premiers commentaires une fois la faena achevée. Souvent, l'appel - le cite - n'exige même pas de paroles. Zumbiehl se remémore avec précision la majesté d'Ordoñez lorsqu'après une série réussie avec la muleta, il reprenait la distance adéquate et, le sourire aux lèvres, appelait l'animal pour les droitières suivantes.

Le torero avançait alors la muleta vers le taureau, pivotant légèrement sa taille et son torse tout en levant à moitié le bras gauche, paume de la main ouverte. Ce geste précis doublait l'incitation du leurre, voulant être pour le toro le signe d'un appel au dialogue : « Voyons ! Viens ! Vois comme cela va être facile. » D'une certaine manière, il accompagnait le grand air de la séduction, et le taureau, tête baissée, s'abandonnait à cet appel silencieux mais éloquent.

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La place des paroles dans l'arène

Mais les paroles ont également leur importance dans ce dialogue singulier. « Parle-lui ! » a-t-on pu entendre crier depuis la barrière au matador en action, pour qu'il mette son opposant davantage en « confiance » - un mot empreint d'anthropomorphisme s'il en est. Andrés Vázquez expliquait d'ailleurs qu'aux toros de Victorino, il faut parler quand on les torée.

Depuis les premiers rangs, on peut distinctement entendre ces paroles d'encouragement ou d'amical reproche dans le cite : « On va voir ce bon petit toro ! Regarde-moi, mon joli ! Viens, toro ! » - déclaration prononcée sur un ton d'impatience par Jesulín de Ubrique à un animal hésitant. Ou encore le « ¡Vamos, hombre ! » lancé par Pablo Aguado à un taureau peu « collaborateur », nous replongeant ainsi, à double titre, dans l'anthropomorphisme.

Manzanares, quant à lui, s'immobilise et ponctue son remate avec la muleta d'un « ¡Quieto ! » dont on ne sait exactement s'il s'adresse à l'animal, à la cuadrilla, ou à lui-même, illustrant la complexité de cette communication triangulaire.

Le royaume partagé de l'animalité

Il n'est pas rare qu'après avoir terminé sa faena, au moment de répondre spontanément au journaliste qui l'interviewe pour la télévision et lui demande ses impressions, le matador déclare : « Le toro a été reconnaissant de la façon dont je l'ai conduit, et s'est laissé faire. » D'autres affirment que le taureau a eu une charge allègre et ne s'est pas « ennuyé », ou confessent au contraire qu'il n'a pas supporté toute la faena et s'est découragé.

Pour le torero, cet animal représente un monde qui n'appartient qu'à lui, et que l'on ne peut que tenter d'infiltrer. Antonio Ferrera, après avoir obtenu une oreille avec un toro de charge courte, donna cette explication au micro : « Il m'a laissé entrer dans son monde, il avait des choses bien à lui. » Le Juli dit également d'un animal qui lui a permis de sortir par la Porte du Prince : « Il faut voir comme il m'a attiré dans son monde ! »

Dans une telle fusion entre le toro et le torero, une question fondamentale émerge : qui, au bout du compte, a des idées dans la tête ?

L'inversion anthropologique : l'homme-taureau

Tout n'est pas de l'anthropomorphisme dans cette relation complexe. L'inverse peut également advenir, comme l'a relevé avec justesse le matador-écrivain Juan Posada en affirmant que le torero, à un certain moment, doit se transformer en homme-taureau, bref en Minotaure.

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Avant de recevoir la bête dans l'étoffe, il lui lance parfois un cri guttural - « ¡Aha ! » - qui n'a plus grand chose d'humain, cri qu'il maintient et répète jusqu'à la sortie du toro des vols de la muleta. Le « ¡Mira !, ¡Mira !, ¡Mira ! », plutôt chanté qu'articulé, adressé à l'opposant juste avant de l'embarquer, et encore au cours de son voyage dans l'étoffe, n'est plus véritablement une parole.

C'est un mode musical destiné à capter la volonté du toro, à l'instar des berceuses pour obtenir le sommeil des enfants. Pour un moment, l'homme est descendu avec son opposant au royaume de l'animalité, avant d'émerger à nouveau à la lumière de la raison et de l'art.

François Zumbiehl, écrivain et anthropologue reconnu, a consacré la plupart de ses ouvrages à l'univers de la tauromachie. Parmi ses publications majeures figurent notamment Des taureaux dans la tête (Autrement, 1987 et 2004), La tauromachie, art et littérature (L'Harmattan, 1992), Taurines (Climats, 1992), Manolete (Autrement, 2007), Le discours de la corrida (Verdier, 2008), Brève histoire de la corrida (Jean-Claude Béhar, 2012), Instantes de arena / Instants de sable (Editorial Temple, 2021), et Ma corrida / L'Annonce faite à Séville (Au Diable Vauvert, 2024).