Cartier-Bresson et Les Européens : un monument photographique ressuscité
En 1955, Henri Cartier-Bresson publiait Les Européens aux éditions Verve, un ouvrage monumental dont la couverture avait été spécialement dessinée par le peintre Joan Miró. Ce livre, paru trois ans après Images à la sauvette (illustré par Henri Matisse), était comme son prédécesseur supervisé par l'éditeur Tériade. Avec l'aide précieuse de Marguerite Lang et Pierre Gassmann, l'éditeur avait rassemblé 114 photographies du cofondateur de l'agence Magnum, créant ainsi une œuvre majeure de la photographie du XXe siècle.
Une cartographie photographique de l'Europe d'après-guerre
Parmi ces images capturées à travers le continent européen au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, plus d'une vingtaine (25 précisément) avaient été réalisées en France pour diverses publications de presse. L'Allemagne comptait 18 photographies, l'Espagne 16, et le reste se répartissait entre l'Italie, l'Angleterre, la Grèce, l'Autriche, la Suisse et même l'Union Soviétique. Pour Cartier-Bresson, alors engagé dans des convictions communistes, la Russie et la Géorgie faisaient partie intégrante de l'Europe, une vision qui transparaît dans sa sélection géographique.
Un livre devenu mythique
Imprimé à seulement 7 000 exemplaires par les établissements Draeger Frère pour sa version française, ce livre est rapidement devenu un mythe dans le monde de l'édition photographique. En le rééditant aujourd'hui, la Fondation Cartier-Bresson permet au grand public d'en apprécier pleinement l'importance historique et artistique. Cette réédition offre l'occasion unique de replacer cet opus dans l'ensemble de l'œuvre de ce grand maître de la photographie, souvent considéré comme le père du photojournalisme moderne.
L'Europe comme fil conducteur
Dans une postface écrite spécialement pour cette réédition, Clément Chéroux, historien de la photographie, souligne que l'Europe occupe une place singulière dans l'œuvre de Cartier-Bresson, compagnon de route de Robert Capa. Chéroux relève qu'il n'est pas innocent que l'une des plus anciennes images du photographe – celle représentant un homme sautant par-dessus une flaque – ait été prise en 1932, précisément place de l'Europe, derrière la gare Saint-Lazare à Paris. « Même si Cartier-Bresson ne s'est jamais vraiment exprimé sur ce sujet, tout porte à croire qu'il était un européiste convaincu », écrit l'historien.
Un contexte historique significatif
La date de parution de Les Européens intervient à un moment charnière où se multiplient les organismes de coopération entre les États à l'échelle continentale : l'OECE (Organisation européenne de coopération économique) en 1948, le Conseil de l'Europe en 1949, avant la fondation de la Communauté européenne du charbon et de l'acier (CECA) en 1950 et de la Communauté européenne de défense en 1952. Cartier-Bresson a d'ailleurs réalisé plusieurs portraits de Jean Monnet, artisan français des institutions communautaires, témoignant de son intérêt pour la construction européenne.
Une méthode photographique innovante
Dans son avant-propos, Cartier-Bresson expose sa méthode de travail : « Autrefois on illustrait la géographie du monde par des reproductions de grands monuments ou des figurations de types ethniques, aujourd'hui les éléments humains livrés par la photographie s'y ajoutent et désaxent cette vue ». Le photographe pointe ainsi que les Grecs et les Espagnols, les Français et les Allemands, les Anglais et les Suisses se ressemblent davantage qu'on pourrait le penser de prime abord, pour peu qu'on laisse de côté tout élément de folklore.
Inventer le peuple européen par l'image
Cet inventaire photographique permet à Cartier-Bresson, en un sens, d'inventer le peuple européen – si l'on entend ce verbe dans son acception secondaire : celle de « découvrir quelque chose jusqu'alors inconnu ». Son ambition apparaît clairement comme étant de proposer une représentation d'une communauté d'hommes et de femmes ayant en partage une histoire commune, souvent douloureuse. Pour ce faire, il insiste sur les références culturelles – culinaires, artistiques, vestimentaires et religieuses – qui transcendent les particularismes régionaux.
Des correspondances visuelles révélatrices
Le groupe de séminaristes qui se promène dans les environs de Burgos, en Espagne, fait ainsi écho aux fidèles assistant à la messe de minuit dans une église de Scanno, dans les Abruzzes italiennes. Jean Gaumy, à qui Cartier-Bresson a offert plusieurs tirages, relève que « la planche-contact de ce reportage montre que Cartier-Bresson n'a cessé de faire l'aller-retour, ce soir-là, entre le café de ce petit village et la chapelle toute proche ».
Une influence transatlantique
Les Européens de Cartier-Bresson constitue une réponse au projet d'Edward Steichen qui proposait au MoMA de New York, cette même année 1955, l'exposition-événement « The Family of Man ». Le livre a profondément marqué l'histoire de la photographie et contribué à l'édification de la légende « HCB » outre-Atlantique. Il a même inspiré Robert Frank pour réaliser, en écho, sa fameuse galerie de portraits d'Américains qui le fit connaître trois ans plus tard.
Des images iconiques
La quarantaine d'images tirées du travail de Cartier-Bresson qu'expose la Fondation HCB présente plusieurs clichés iconiques de cette série. Parmi eux, ces jeunes Allemandes sorties d'une école de maintien à Hambourg, immortalisées en 1952, ou ce fort des Halles parisien, les bras croisés, le regard fixant directement l'objectif. Tel ce jeune garçon rapportant deux bouteilles de vin à ses parents, un dimanche matin de 1952, rue Mouffetard à Paris – lui aussi a les yeux tournés vers l'objectif du photographe. Ce portrait de gamin, saisi à la volée, clôt l'ouvrage que la fondation HCB a la bonne idée de rééditer, permettant ainsi aux nouvelles générations de découvrir ce chef-d'œuvre visionnaire.



