La Collection de l'Art Brut célèbre un demi-siècle d'existence à Lausanne
Il y a exactement cinquante ans, à Lausanne, voyait le jour la Collection de l'Art Brut, fruit de la vision obstinée de Jean Dubuffet après plusieurs décennies de collecte acharnée d'œuvres marginales. À l'occasion de cet anniversaire marquant, l'institution suisse propose une exposition-événement retraçant, sous le commissariat de sa directrice Sarah Lombardi, les étapes fascinantes de cette aventure intellectuelle et artistique hors normes. L'exposition présente un large éventail de créations qui témoignent des mutations profondes opérées au fil des décennies par la notion même d'art brut.
Michel Thévoz, premier directeur et témoin privilégié
Compagnon de route de Dubuffet et premier directeur du lieu inauguré en février 1976, Michel Thévoz revient pour nous sur la genèse de cette Collection qui demeure aujourd'hui l'unique musée au monde entièrement dévolu à l'étude, à la conservation et à la présentation de ces productions réalisées en dehors des circuits artistiques conventionnels.
Qu'est-ce qui a poussé Jean Dubuffet à s'intéresser, dès les années 1940, aux productions artistiques marginales ?
Michel Thévoz explique : "Dubuffet, qui avait résolu adolescent de devenir artiste en suivant la filière traditionnelle, commençant par l'Académie Julian, a été rapidement rebuté par le milieu artistique qu'il jugeait snob, grégaire et artificiel. Il a pratiquement cessé de peindre pendant quarante ans. Cependant, à vingt-deux ans, accomplissant son service militaire dans la météorologie depuis un observatoire de la tour Eiffel, il a reçu l'aide inattendue d'une honorable vieille dame, Clémentine Ripoche, qui lui transmettait sous forme de dessins ce qu'elle voyait dans le ciel : des apparitions stupéfiantes, des défilés de chars et des scènes dramatiques."
Pour Dubuffet, ces messages ont constitué une véritable révélation : enfin un art inspiré et inventif, affranchi des conventions et des procédés académiques. Un art qui ne se présente pas comme tel, "qui oublie comment il s'appelle", selon sa formule célèbre. Cette découverte le déterminera à devenir d'abord documentaliste des productions de personnes marginalisées - fous, spirites, enfants, montagnards, marionnettistes - puis à collectionner ces œuvres, et enfin, en tant qu'artiste lui-même, à déconstruire l'héritage culturel dont il était dépositaire.
La rencontre décisive et la mission suisse
Dubuffet vous a désigné comme premier directeur de la Collection lors de sa création en 1976. Dans quelles circonstances l'aviez-vous rencontré ?
"Dans les années 1960, intéressé moi-même par l'art 'déconstructeur' pour des raisons liées à la psychanalyse, j'avais eu connaissance de l'existence encore quasi clandestine des collections de l'Art Brut rue de Sèvres. J'ai obtenu un rendez-vous en me présentant comme un étudiant suisse de l'École du Louvre ayant réussi à faire accepter Louis Soutter comme sujet de mémoire. Cela a intrigué Dubuffet, qui est venu lui-même m'accueillir."
Thévoz précise que, aux yeux de Dubuffet, si quelques rares personnes commençaient à s'intéresser à l'Art Brut, c'était pour de mauvaises raisons - médicales, psychiatriques, sociologiques ou anecdotiques. Avoir sous la main un futur conservateur de musée qui prenait véritablement le parti de l'Art Brut l'a engagé à lui proposer d'écrire un livre sur le sujet, puis de trouver un lieu d'accueil en Suisse romande.
Mais pourquoi la Suisse, alors que Dubuffet avait fondé en 1948 la Compagnie de l'Art brut à Paris ?
"Parce que Dubuffet, qui n'en était pas à une contradiction près, ayant passé presque toute sa vie à Paris, détestait le parisianisme. En revanche, il conservait un bon souvenir de la Suisse et de ses amitiés avec des écrivains et artistes anarchisants. Pour lui, la Suisse était aux antipodes de la France et de son jacobinisme culturel. C'est un pays émietté, avec des langues, des religions, des structures sociales disparates, en décalage, un pays fait de 'recoins'."
Dubuffet a donc mandaté Thévoz pour trouver dans le pays de Vaud une bourgade qui accepterait d'accueillir les collections dans un bâtiment désaffecté. Mission impossible ! En revanche, la ville de Lausanne s'est fait un honneur de lui consacrer un bâtiment historique aménagé selon les normes muséologiques. Dubuffet s'est amusé de ce détournement, refusant seulement catégoriquement le nom de "musée" pour celui de "Collection de l'Art Brut".
L'art brut aujourd'hui : entre reconnaissance et renouveau
On a souvent assimilé l'art brut à celui des 'fous'. Des artistes comme Louis Soutter ou Aloïse Corbaz ont acquis un certain statut. Est-ce le signe d'une reconnaissance tardive ?
"'Reconnaissance tardive' : c'est un oxymore ! Il faut aimer in vivo ou regarder ailleurs ! Le concept de folie ou de maladie mentale est lui-même à réviser. On n'a pas encore mesuré tout ce que l'évolution de la psychiatrie doit à des cas comme ceux que vous citez. Pathologie de l'art : il faut en inverser le sens. Ce sont des œuvres comme celles d'Aloïse ou de Soutter qui font ressortir ce qu'il y a de pathologique dans les 'circuits officiels'. Elles n'ont pas à s'y faire 'reconnaître'."
L'art brut aurait-il des héritiers contemporains ? Peut-on encore parler d'art brut dans la production actuelle ?
"J'ai essayé de répondre à cette question dans un livre intitulé 'L'Art Brut ressourcé'. J'ai commencé par mettre en suspens ce terme d'Art Brut, qui est devenu un gage d'orthodoxie, voire un label commercial. Je ne me pose pas en découvreur, j'invite seulement à un état des lieux de ceux qui restent à l'écart de la scène contemporaine. Ainsi les ZAD, les graffitis, les ateliers participatifs s'exposent-ils respectivement aux grenades lacrymogènes, au Kärcher et à un arsenal juridique - c'est bon signe ! Ils annoncent peut-être le retour d'une pratique artistique communautaire et coextensive à la vie pratique."
Thévoz conclut avec une citation de Mai-68 : "L'art sera vivant quand le dernier artiste sera mort", suggérant que le temps des figures monumentales de l'art, qu'elles soient du côté de la culture officielle ou de l'art brut, est peut-être révolu au profit de pratiques plus collectives et intégrées à la vie quotidienne.
L'exposition "Art brut en Suisse. Des origines de la collection à aujourd'hui" se tient à la Collection de l'art brut de Lausanne jusqu'au 27 septembre 2026, offrant un panorama complet de cette aventure artistique unique qui continue de questionner les frontières de la création.



