Gabrielle Halpern : l'IA doit nous obliger à nous remettre en question
Gabrielle Halpern : l'IA, un aiguillon pour nous remettre en question

Dans son dernier ouvrage, « Intelligence artificielle : et l’Homme créa Dieu » (éditions Hermann), la philosophe Gabrielle Halpern invite à repenser notre rapport à l’IA. Pour elle, l’intelligence artificielle ne doit pas être une figure magique qui résout tous les problèmes, mais un « aiguillon » qui nous oblige à nous remettre en question. Elle s’appuie notamment sur un sondage révélant que 58 % des personnes interrogées préfèrent poser une question à l’IA plutôt qu’à leurs collègues de travail.

Une critique de la prospective traditionnelle

Gabrielle Halpern, docteure en philosophie et diplômée de l’École Normale Supérieure, estime que notre manière de construire l’avenir est « complètement stupide ». Selon elle, la prospective se contente de déduire l’avenir du présent ou du passé, comme si « ce qui a été sera ». Or, la vie est caractérisée par l’imprévisible : « Le monde est fait de nouvelles pièces qui arrivent sur l’échiquier », explique-t-elle. Si l’on pense l’avenir comme un simple prolongement du passé, on risque d’adopter de mauvaises stratégies.

Elle rappelle que les périodes actuelles ne sont pas les plus horribles de l’histoire : « Il y a 80 ans, le monde n’était pas plus beau ». Elle met en garde contre la tentation de projeter notre foi dans des entités fallacieuses, comme l’IA, qui devient une « figure presque magique » pour résoudre tous les problèmes, de la solitude des personnes âgées à l’organisation du travail.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Le progrès : une foi en l’être humain

Pour Gabrielle Halpern, le mot « progrès » a perdu tout son sens. Alors que les Rencontres économiques d’Aix ont pris pour thème « Naviguer dans un monde sans repères », elle constate que le progrès n’est plus un point de repère fiable. Elle souligne le « gouffre grandissant entre le progrès scientifique, technique et technologique et le progrès humain ». On envoie des objets sur la Lune, on fait danser des robots, on vit jusqu’à 120 ans, mais des personnes âgées restent seules chez elles. « Est-ce que c’est ça, le progrès ? » interroge-t-elle. « À force d’avoir fait de la science une religion, on risque de perdre foi en l’être humain. Pour moi, le progrès, c’est la foi en l’être humain. »

L’IA, contrairement à son objectif initial de mieux décider grâce aux données, semble accroître le doute. En interrogeant des professionnels – agriculteurs, juristes, chefs d’entreprise – elle observe que plus ils utilisent l’IA, plus ils sont confrontés à une masse d’informations qui excède leurs capacités cognitives, ce qui les amène à se poser de nouvelles questions.

L’IA, un miroir de nos propres failles

Dans son livre, Gabrielle Halpern s’amuse à faire de l’IA une sorte de dieu « pernicieux » qui, au lieu de donner des commandements, dit : « Si tu ne te conduis pas en être humain à l’égard de ton prochain, tu seras remplacé par un outil qui sera paradoxalement plus humain que toi ». Elle insiste : « L’intelligence artificielle, si elle doit être un progrès humain, doit être un aiguillon qui nous oblige à nous remettre en question. »

Elle exprime une divergence avec l’encyclique « Magnifica Humanitas », qui met en garde contre la menace de l’IA pour notre humanité. Pour elle, l’IA a surtout « révélé notre inhumanité ». Le fait qu’un tiers des jeunes de moins de 25 ans préfèrent interroger l’IA plutôt que leurs parents ou grands-parents en dit long sur l’état des relations familiales.

Le travail à l’ère de l’IA

La philosophe s’interroge sur la valeur du travail face à l’IA. Les avantages compétitifs des entreprises se mesureront au temps gagné, mais aussi à ce que l’on décide de déléguer et au discernement. Une entreprise qui délègue tout à l’IA peut être en danger, car « on a besoin de continuer à nous exercer pour demeurer les hommes de notre métier ». Elle cite un compagnon du devoir : « Il ne faut jamais déléguer à l’IA une activité qu’on n’est pas capable de vérifier. »

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Elle revient à Aristote : « Je suis ce que je fais. Si je ne fais plus rien, si j’ai tout délégué à ChatGPT, je ne suis plus rien. » L’IA ne doit pas être un substitut, mais un outil qui nous laisse devenir plus humains. Pourquoi l’homme a-t-il créé cet outil ? Pour apaiser son angoisse face au monde, mais « peut-être que le monde est plus angoissé que nous ». L’être humain, autrefois fragile, est devenu le prédateur.