À l'occasion de la semaine mondiale des troubles des conduites alimentaires (du lundi 2 au dimanche 8 juin 2025), des experts alertent sur la résurgence du culte de la maigreur sur les réseaux sociaux, via la tendance #SkinnyTok. Derrière des messages pseudo-healthy, des contenus incitent à l'anorexie et à des pratiques dangereuses, ciblant particulièrement les jeunes.
Des messages toxiques qui pullulent
« Regarde-toi, tu es un monstre de gras », « Ne laisse pas la nourriture te contrôler », « Tu veux être grosse pour l'été ? » : ces phrases pullulent sur les réseaux sociaux depuis quelques mois, souvent accompagnées du hashtag #SkinnyTok (Skinny pour mince, Tok pour TikTok) et de photos de corps maigres. « Les os sont la récompense », écrit Amandine, 17 ans, sur son compte X. Son but ? De la « souffrance » pour des « résultats » rapides. Autrement dit, la jeune femme s'affame pour maigrir plus vite.
Esther Henriet, psychiatre à l'unité des troubles alimentaires au CHU de Montpellier, dénonce auprès de Midi Libre cette « glamourisation de la maigreur » sur les réseaux sociaux. Anorexie mentale, boulimie et hyperphagie boulimique… À l'occasion de la semaine mondiale de sensibilisation aux troubles des conduites alimentaires (TCA) qui débute ce lundi 2 juin, la spécialiste alerte avec la Fédération française anorexie boulimie (FFAB) sur ces maladies qui touchent 900 000 personnes dans le pays.
Les troubles du comportement alimentaire en chiffres
Les troubles du comportement alimentaire (TCA) désignent des « conduites alimentaires » anormales vis-à-vis de la nourriture, selon la Haute autorité de santé (HAS). Ces troubles touchent près d'un million de personnes en France, en particulier de jeunes adolescentes, et constituent après les accidents de la route, la 2e cause de mortalité prématurée chez les 15-24 ans, d'après l'Assurance maladie. Les plus fréquents sont l'anorexie mentale et la boulimie.
L'anorexie mentale touche environ 0,9 à 1,5 % des femmes et 0,2 à 0,3 % des hommes selon l'Assurance maladie. Elle se manifeste par un refus de s'alimenter malgré la faim, une peur intense de prendre du poids et une vision déformée de son corps. Certaines personnes recourent à l'hyperactivité, aux vomissements ou aux laxatifs pour éviter de grossir. Le contrôle du poids devient une obsession, souvent liée à l'estime de soi. Les répercussions sont sévères : risques cardiaques, troubles hormonaux, ostéoporose, mais aussi anxiété, isolement et dépression. Ces troubles nécessitent une prise en charge pluridisciplinaire et précoce, selon la HAS.
Qu'est-ce que le #SkinnyTok ?
La tendance du #SkinnyTok a refait surface aux États-Unis peu après l'explosion du hashtag #Ozempic, qui cumule aujourd'hui plusieurs millions de publications sur les plateformes. Ce médicament, destiné à réguler la glycémie chez les personnes diabétiques de type 2, a rapidement été détourné de son usage médical, devenant populaire comme coupe-faim, notamment chez plusieurs influenceuses. Dans cette même dynamique, le mouvement SkinnyTok – aujourd'hui introuvable sous ce nom sur TikTok – a émergé en promouvant des comportements alimentaires restrictifs.
Sur X, Instagram ou encore Pinterest, les comptes dédiés à la perte de poids foisonnent et proposent « tous les 'bons plans' pour restreindre son alimentation ou brûler des calories » en très peu de temps, explique le psychiatre Soufiane Carde à Midi Libre. Et les publications dépassent les simples conseils sanitaires en matière de fitness et de nutrition. Du haut de son mètre 60, Harper, 20 ans, vise le poids « idéal » des 36 kg. La jeune femme qui pesait au départ une soixantaine de kilos est très « fière » d'elle car elle n'en fait plus que 43 désormais. Boire « beaucoup d'eau », ne manger qu'« un repas par jour », faire du sport « jusqu'à l'épuisement » ou encore s'exposer volontairement « au froid » font notamment partie des stratégies dangereuses qu'elle partage à ses consœurs pour maigrir.
À force d'avoir été censurée pour ses publications sur X, Amandine a préféré migrer sur Discord. Tout comme les pro-ana il y a 20 ans sur les forums et les blogs (notamment Tumblr), la jeune femme entend développer sa communauté et diffuser ses conseils toxiques. Sous couvert d'un mode de vie dit healthy (sain), ce genre de comptes véhiculent en réalité une injonction au contrôle de soi, glorifient des idéaux de minceur – voire de maigreur extrême – et banalisent les comportements anorexiques, résume la psychiatre Esther Henriet.
Alors que l'ère du body positivisme (mouvement en faveur de l'acceptation et l'appréciation de tous les types de corps) a pris le pas ces dernières années sur les réseaux et dans les mentalités, le culte de la maigreur, lui, n'a jamais vraiment disparu : il s'est simplement réinventé sous des formes plus insidieuses.
L'effet « terrier de lapin » de l'algorithme
Si les réseaux sociaux ne sont pas forcément à l'origine directe des troubles du comportement alimentaires, ils peuvent jouer un rôle de catalyseur en amplifiant des fragilités déjà présentes. L'anorexie dans le cas présent reste avant tout une pathologie mentale à part entière, et non une simple conséquence sociale : « La plupart de nos patientes ont déjà cet idéal de maigreur », constate Esther Henriet. Les jeunes adultes sont les plus vulnérables car ils sont un public en pleine construction identitaire et grand consommateur de contenus : « Plus l'utilisateur est jeune, plus il est malléable », complète le psychiatre Soufiane Carde.
Sur TikTok ou Instagram, il suffit de s'intéresser à un sujet lié à l'alimentation ou au poids, et très vite, l'algorithme des plateformes proposera ces contenus de manière spontanée et continue, aussi appelé effet « terrier de lapin » (rabbithole) : « L'algorithme va s'auto-alimenter en recroisant les mêmes sources pour faire croire à l'utilisateur que c'est une bonne information voire une vérité », explique Soufiane Carde. Il évoque même des croyances extrêmes chez certains patients : « J'ai eu des patientes qui pensaient que manger une pomme les ferait prendre le poids de la pomme, alors elles préféraient manger une fraise », raconte le spécialiste.
Pour Nara, 18 ans, qui souhaite rester anonyme, « manger ne fait que compliquer sa vie » : « Il n'y a que des désagréments. Quand mon estomac est plein, je me sens très mal », explique la jeune fille qui prône le déficit calorique, le fait de brûler plus de calories qu'on en consomme : « Je me convaincs que ça me plaît », explique Nara qui aime se coucher « affamée » car elle sait que ça lui « fera du bien ».
Le culte de la maigreur ne disparaît pas, il se réinvente constamment
Le #SkinnyTok fait ressurgir l'époque (presque) oubliée de la glorification de la maigreur par l'industrie de la mode durant la décennie 2000 avec des discours souvent « violents, toxiques et culpabilisants », précise le Dr Esther Henriet. La France a bien tenté de légiférer en créant en 2015 un « délit d'incitation à la maigreur excessive ». Mais la mesure a été abandonnée six mois plus tard, face aux réserves exprimées par des professionnels de santé, inquiets qu'elle ne stigmatise les malades et n'aggrave leur isolement.
Le 18 avril 2025, la ministre en charge du Numérique, Clara Chappaz, a saisi l'Arcom et la Commission européenne au sujet du SkinnyTok. Certains réseaux sociaux tels que Tumblr, Pinterest et Instagram et maintenant TikTok se sont saisis du problème en bannissant les hashtags problématiques mais sans les faire vraiment disparaître. Les contenus se renouvellent sans cesse et restent facilement accessibles avec des orthographes différentes et des codes propres à leurs utilisateurs.
Les « pro-ana », c'est quoi ?
Nés à la fin des années 90, les sites web « pro-ana » sont des plateformes internet dans lesquelles leurs membres prônent l'anorexie comme mode de vie. Ces espaces en ligne se présentent souvent sous forme de blogs ou forums dans lesquels leurs membres s'encouragent et s'incitent entre eux à maigrir. Leurs utilisateurs y décrivent leur quotidien sans filtre sous forme de journal intime en s'adressant à Ana, allégorie de l'anorexie. Ils racontent leurs crises de boulimie après une période de restriction extrême, leurs vomissements car ils se sentent coupables, ou encore leur joie d'avoir perdu quelques kilos en peu de temps. Sur ces plateformes, la « thinspiration » (mélange entre thin pour « fin » et inspiration) est la règle d'or. Les utilisateurs se partagent et s'inspirent d'images de corps maigres de personnalités tout en se répétant des discours culpabilisateurs. Si ces sites sont accusés de prôner les troubles du comportement alimentaires, ils sont aussi des espaces de soutien où les malades se partagent entre eux leurs symptômes médicaux, leurs souffrances et leurs expériences, expliquent les sociologues Paola Tubaro et Antonio Casilli dans l'article « Réprimer les sites 'pro-ana' : une fausse bonne idée ».



