L'ère Gutenberg s'efface face à l'intelligence artificielle
Il y a près de soixante-dix ans, le philosophe Günther Anders théorisait l'« obsolescence de l'homme », anticipant une humanité soumise à la perfection calculatrice de ses propres machines. Aujourd'hui, cette dystopie prend les traits insidieux de l'intelligence artificielle. Après avoir analysé la captation de notre attention, la fragmentation de l'espace public et l'asphyxie informationnelle, Bruno Patino, essayiste et président d'Arte, signe avec Le Temps de l'obsolescence humaine son essai le plus percutant. Un cri d'alarme contre les nouveaux apprentis sorciers du monde numérique.
La fin d'une ère et l'avènement d'une nouvelle économie
Pour Bruno Patino, l'ère Gutenberg, qui a permis la création d'un espace public commun fondé sur une information partagée et vérifiée, s'effondre définitivement. À l'ancienne « économie de l'attention » succède insidieusement une « économie de la relation ». Les géants du numérique ne se contentent plus de monétiser nos clics ou nos émotions ; ils déploient désormais des agents conversationnels conçus comme une véritable « morphine sociale » pour s'infiltrer dans notre intimité, cibler notre curiosité et combler notre vide existentiel.
« Nous adoptons très rapidement des outils qui modifient nos existences avant même que nous nous en rendions compte », explique Patino. « Depuis l'apparition de ChatGPT et des agents d'intelligence artificielle, nous vivons une nouvelle adoption massive. Celle de cette économie de la relation dont on ne sait pas encore si elle relèvera du copilotage, du pilotage, ou de la dictature. »
L'imbrication numérique et l'isolement individuel
La révolution numérique se déploie en trois phases selon Patino : l'accès (le Web originel), la propagation (les réseaux sociaux), et maintenant l'imbrication avec les IA. Dans cette troisième phase, l'économie de la donnée prend le pouvoir, poussant la fragmentation à son paroxysme. L'individu s'isole, y compris par rapport à lui-même, et l'espace public des Lumières se transforme en une infinité d'arénas conflictuelles.
« Le grand paradoxe de l'ancienne économie de l'attention, c'était de nous promettre une conversation globale tout en nous enfermant dans des bulles polarisées », souligne l'essayiste. « Avec l'IA agentique, nous allons tous avoir un compagnon permanent. Une entité à qui se confier, qui va nous informer, nous consoler, tel un thérapeute de poche. Cette omniprésence va nous isoler de manière dramatique. »
L'hybridation des dystopies et l'autodafé numérique
Bruno Patino reprend l'analyse du sociologue Neil Postman, qui estimait que la dystopie d'Aldous Huxley avait triomphé de la censure étatique décrite par George Orwell. Avec l'avènement de l'IA, ces deux cauchemars se retrouvent et s'hybrident de manière terrifiante.
« L'IA modifie nos cerveaux en nous rendant incapables d'appréhender le réel », alerte Patino. « Avec l'imbrication du vrai et du faux, les menaces se cumulent. Les agents IA deviennent nos intermédiaires exclusifs avec le monde. S'ils décident de ne jamais nous proposer une information, celle-ci cesse purement et simplement d'exister pour nous. C'est ce que je nomme le risque de l'autodafé numérique. »
La nécessité urgente de régulations et de résistance humaniste
Face aux tentatives de certains dirigeants de la tech de rédiger des « constitutions » pour moraliser leurs IA, Bruno Patino reste sceptique. « Le modèle économique de ces sociétés l'emportera toujours sur leurs bonnes intentions », affirme-t-il. « Leur but est l'adoption maximale pour vendre des abonnements, de la publicité, ou orienter nos achats. Pour y parvenir, l'IA a l'obligation de tisser une relation avec nous. »
Cette relation, selon Patino, ne sera pas une relation d'amitié fondée sur l'altérité, mais une relation servile. « Le génie de cette nouvelle économie est de masquer la dépendance derrière l'indépendance. L'IA va nous flatter et nous brosser dans le sens du poil pour s'assurer que nous restions captifs de son écosystème. Sans régulations puissantes, cette relation artificielle va nous aliéner. »
Un appel à protéger notre intégrité intellectuelle
Malgré ce constat implacable, l'essai de Bruno Patino n'est ni technophobe ni désespéré. « L'être humain a toujours inventé, c'est dans son essence », rappelle-t-il. « Je ne fais pas partie de ceux qui clament que « c'était mieux avant ». En revanche, il est urgent de déconstruire le mythe transhumaniste, qui est une idéologie profondément antidémocratique. »
Notre résistance doit être humaniste selon Patino. « L'IA n'est pas un simple outil inerte comme un marteau. C'est une entité autonome qui prend des décisions. Nous devons donc inventer une nouvelle responsabilité juridique. Mais, surtout, il faut protéger notre intégrité intellectuelle. Il nous faut appliquer à notre cerveau ce que nous avons appliqué au corps : sa sacralisation. Cela signifie concrètement qu'il faut empêcher sa manipulation et son atrophie, en préservant avant tout ce qui fonde notre esprit critique : le temps long, exigeant et irremplaçable de la lecture et de l'écriture. »
Le Temps de l'obsolescence humaine de Bruno Patino (Grasset, 208 pages, 18 euros) se présente ainsi comme un manifeste essentiel pour comprendre les enjeux civilisationnels de l'intelligence artificielle et préserver notre humanité face à la technologie.



