Un succès populaire pour le sommet de l'innovation
Pari pleinement réussi pour la troisième édition du Paris-Saclay Summit. Pas moins de 5 000 personnes ont participé à cet événement majeur qui s'est tenu les 18 et 19 février à CentraleSupélec. Organisé conjointement par Le Point, la Communauté d'agglomération de Paris-Saclay, le département de l'Essonne et la région Île-de-France, ce sommet d'envergure a rassemblé environ 130 scientifiques internationaux, entrepreneurs, médaillés d'or du CNRS, Prix Nobel et personnalités comme Tyler.
L'Europe face à ses défis scientifiques
À travers 80 conférences riches et variées, les participants se sont interrogés sur la place et le poids de l'Europe dans la recherche mondiale et l'innovation. Dans un contexte géopolitique mouvant où les alliances internationales se fragilisent, de nombreux intervenants ont évoqué le bouleversement profond de l'ordre mondial. Les réflexions ont porté sur les enjeux techniques et éthiques de l'intelligence artificielle, les avancées pour une meilleure visibilité des femmes dans la science, l'avenir de l'aviation et les progrès technologiques en médecine.
Cette troisième édition a définitivement consacré le plateau de Saclay comme « le hub européen de l'IA, du quantique, et bientôt, de la santé », selon les mots de Valérie Pécresse, présidente de la région Île-de-France. Une reconnaissance officielle pour ce pôle d'excellence scientifique.
Le réveil brutal du continent européen
François Cuny, directeur général délégué à l'innovation d'Inria, a dressé un constat sans appel : « le réveil a été brutal ». Il a retracé deux décennies durant lesquelles l'Europe « avait décroché et perdu toutes les batailles », sombrant dans une dépendance technologique préoccupante avant de subir les revirements de son ancien allié américain. L'émergence de l'intelligence artificielle, couplée à la certitude que le continent dispose de leviers, de compétences et de talents exceptionnels, offre cependant une lueur d'espoir.
Ces atouts s'allient aux valeurs européennes en matière de recherche – liberté, éthique, faits et partage – créant un puissant pouvoir d'attraction. Ina Czyborra, sénatrice pour la Science et la Santé au Sénat de Berlin, témoigne : « Certains chercheurs sont partis aux États-Unis et nous sont revenus car les valeurs européennes, la qualité de la recherche, et notre état d'esprit collaboratif leur manquaient. »
Saclay, refuge de la liberté scientifique
Le plateau de Saclay s'impose désormais comme le point de ralliement des chercheurs en quête de liberté intellectuelle. Grégoire de Lasteyrie, président de l'agglomération Paris-Saclay, souligne avec force : « Nos alliés d'hier ne sont plus ceux d'aujourd'hui. L'Europe doit exister d'abord par elle-même, notamment sur la question de la recherche et de l'innovation. »
Camille Galap, président de l'université Paris-Saclay, renchérit : « l'université accueille et accueillera toujours les universitaires empêchés de chercher, d'enseigner ou d'étudier dans leurs pays. La science n'a pas de frontières. » Une position ferme qui résonne particulièrement dans le contexte international actuel.
Sylvie Retailleau, présidente d'Universcience et ancienne ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, a conclu l'appel de Paris-Saclay – déclaration commune de responsables publics, chercheurs et industriels – par ces mots : « Dans ce monde incertain, la science demeure l'un de nos biens communs les plus précieux : c'est un rempart contre la désinformation, un socle pour l'esprit critique et un pilier de nos démocraties. »
La science sous les attaques politiques
La lutte contre la désinformation scientifique était omniprésente durant ce sommet. Michael E. Mann, paléoclimatologue américain et opposant notoire à Donald Trump, a alerté : « Aujourd'hui, toute science qui remet en question certaines idéologies est attaquée. » Il exhorte à « influencer l'appareil politique en votant pour des représentants qui empêchent de mettre en place la désinformation ».
Mathieu Molimard, professeur au service de pharmacologie médicale du CHU de Bordeaux, confirme la gravité de la situation : « Aux États-Unis, la désinformation est devenue une désinformation d'État. » Karine Berger, secrétaire générale de l'Insee, tire le signal d'alarme pour la France : « Le camp Maga a pris le pouvoir avec un agenda antiscientifique. En France, on peut encore réagir. » L'économiste appelle à une mobilisation citoyenne générale.
L'intelligence artificielle au cœur des débats
Le Paris-Saclay Summit a également été l'occasion d'explorer l'évolution exponentielle de l'intelligence artificielle et ses applications surprenantes. Frédérique Segond, linguiste informaticienne et directrice d'Inria Défense & Sécurité, a expliqué comment l'IA transforme les conflits modernes en guerres « sans frontières, sans uniformes, sans destruction visible à l'œil nu », menées sur nos appareils connectés et dans nos esprits.
Dans le domaine médical, Jean-Emmanuel Bibault, professeur de radiothérapie-oncologie à l'université de Paris, a présenté une IA capable de détecter des lésions précancéreuses invisibles à l'œil humain mais qui évolueront en cancer dans un ou deux ans. Une avancée prometteuse pour la prévention.
Adriana Tapus, enseignante-chercheuse à l'Ensta, s'est quant à elle penchée sur l'humanisation des robots par l'humour : « Si nous souhaitons, demain, intégrer durablement les robots dans notre quotidien, il faut à tout prix incorporer cette dimension sociale. » Une approche qui questionne notre tendance à l'anthropomorphisme.
Femmes et science : un défi persistant
La sous-représentation des femmes dans les carrières scientifiques a fait l'objet de discussions approfondies. Les chiffres sont éloquents : seulement 33 % des femmes étudient les sciences à l'université, proportion qui chute à 17 % à CentraleSupélec, 19 % à l'École polytechnique, 22 % à l'Ensae et 27 % à Paris-Saclay.
Clothilde Coron, vice-présidente Égalité-diversité-inclusion à l'université Paris-Saclay, analyse : « Dans la socialisation genrée, on apprend aux petites filles à être sages, à ne pas trop se faire remarquer, et à ne pas trop être dans la compétition. C'est l'inverse pour les petits garçons. » Plus tard, les femmes développent une tendance à l'autocensure de leurs compétences.
Pour inverser cette tendance, des initiatives comme les cours exclusivement féminins de l'École polytechnique fédérale de Lausanne se multiplient. La remise du prix Le Point – Science pour toutes à Marie Perrin, docteure en chimie fondatrice de la start-up REEcover, incarne cette ambition. Signe encourageant : 51 % des inscrits aux conférences étaient des femmes cette année.
Climat et désinformation : l'alerte des scientifiques
Jean Jouzel, climatologue et ancien vice-président du Giec, a rappelé les manipulations dont fait l'objet la science climatique : « En 1998, il y a eu en apparence un léger ralentissement du réchauffement climatique : du pain béni pour les climatosceptiques ! Aujourd'hui, nous nous trouvons dans le même contexte. » Il anticipe que le record de chaleur de 2024 pourrait ne pas être battu avant 2030, offrant de nouveaux arguments aux détracteurs.
Malgré ces défis, le scientifique exprime sa « fierté » envers la communauté scientifique : « L'organisme Giec a bien fonctionné. L'accord de Paris s'est d'ailleurs complètement appuyé sur son 5e rapport... La communauté scientifique doit continuer d'apporter des éléments pour que les politiques puissent prendre les décisions. Elle a toujours un rôle à jouer. »
Quand les mathématiques rencontrent la musique
Dans un registre plus inattendu, la mathématicienne et pianiste Eugenia Cheng a offert un récital érudit baptisé « L'harmonie des nombres ». Entre les mélodies de Debussy, Bach, Brahms, Ravel et Chopin, elle a démontré avec élégance que « les mathématiques sont partout, elles sont bien plus que de simples nombres et équations ». Une performance qui a rappelé que la bataille pour la science se joue aussi dans l'imaginaire collectif.
Ce Paris-Saclay Summit a ainsi confirmé la vitalité de la recherche européenne tout en soulignant les défis immenses qui l'attendent. Entre souveraineté technologique, lutte contre la désinformation et promotion de l'égalité, la route vers une Europe scientifique forte et indépendante reste longue mais passionnante.



