L'IA entre guerre et réconfort : le paradoxe d'une technologie qui nous isole
IA : guerre et réconfort, un paradoxe qui isole

L'intelligence artificielle au cœur d'un paradoxe contemporain

Un même matin, deux actualités illustrent le double visage de l'intelligence artificielle. D'un côté, l'IA optimise les frappes de drones au Moyen-Orient, déléguant à la machine le soin de viser dans des conflits armés. De l'autre, Replika, une application comptant 25 millions d'utilisateurs, offre un soutien émotionnel à ceux qui s'y connectent au milieu de la nuit, faute de présence humaine. Même technologie, même époque, mais des usages diamétralement opposés : l'IA perfectionne l'art de la guerre tout en promettant de nous protéger des conflits humains. Ce paradoxe en dit peut-être moins sur les machines que sur notre manière d'habiter le monde, révélant une tendance profonde à éviter l'exposition aux risques relationnels.

La logique de l'évitement : frapper sans regarder, aimer sans risquer

Ces deux usages, en apparence antagonistes, obéissent à une même logique : agir sans être exposé. Dans le cas des drones, il s'agit de frapper sans avoir à regarder mourir. Avec les applications de compagnie, comme Replika, Friend ou Woebot, il s'agit d'être aimé sans risquer le rejet. Dans les deux scénarios, l'autre est neutralisé en tant que sujet, réduit à une simple cible ou à un miroir complaisant. Ainsi, ce que nous construisons n'est pas une civilisation plus douce, mais une société plus hostile à elle-même, où les relations authentiques sont évacuées au profit de simulacres.

Le succès fulgurant de ces technologies, de Tokyo à New York, met en lumière notre difficulté croissante à accepter la rugosité de la condition humaine. Ces dispositifs ne se contentent pas de remplacer nos amis ; ils nous dispensent de l'effort nécessaire pour en cultiver. En imitant la voix et les comportements humains, ils brouillent nos perceptions et suppriment l'épreuve de la rencontre. Finalement, ils fonctionnent moins comme des outils de soutien psychologique que comme des mécanismes d'évitement, promouvant une relation idéale sans réciprocité, un pur simulacre.

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La guerre au loin, la douceur à l'écran : un refuge dans les sociétés prospères

Le retour de la guerre, que ce soit en Ukraine, au Moyen-Orient ou ailleurs, ne fera qu'accentuer ce phénomène. Alors que certaines régions du monde renouent avec la brutalité de l'histoire, une partie des sociétés prospères sera tentée de se réfugier dans des environnements relationnels pacifiés, où la violence reste à distance et la douceur accessible via un écran. Ce qui relie ces deux réalités, ce n'est pas leur gravité respective, mais un même mouvement de l'esprit : déléguer à une machine ce qui nous coûte émotionnellement ou moralement. À terme, ce processus risque de nous faire perdre jusqu'à l'idée même que l'autre existe en tant qu'être autonome et complexe.

Le kitsch comme horizon civilisationnel : entre guerre à distance et amitié artificielle

Il existe un mot pour décrire cette civilisation du réconfort : le kitsch, non pas au sens du mauvais goût, mais dans l'acception de Kundera, comme ce qui plaît à tout prix au plus grand nombre, évacuant toute interrogation troublante. Aujourd'hui, le kitsch se manifeste sous deux visages. Celui de la guerre à distance, où les frappes de drones ressemblent à des jeux vidéo pour maintenir l'horreur hors champ. Et celui de l'amitié artificielle, où la relation est épurée de tout élément dérangeant, grâce à une bienveillance envoûtante. Dans les deux cas, le réel est tenu à l'écart, créant une forme d'anesthésie collective.

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Régulation et éducation : des réponses indispensables face à la double anesthésie

Face à cette double anesthésie, interdire ces technologies semble illusoire dans un marché mondialisé, et un moratoire risquerait de nous faire perdre le contrôle sur des développements qui se poursuivraient ailleurs. La solution réside dans une régulation proactive, non pas comme un réflexe défensif, mais comme un choix de civilisation. Cela implique d'orienter les investissements vers des usages qui renforcent les capacités humaines plutôt que de nous endormir, d'exiger la transparence sur l'impact réel de ces systèmes sur les utilisateurs, et de refuser que des infrastructures mentales aussi puissantes soient contrôlées par quelques acteurs privés étrangers, sans contre-pouvoir démocratique.

Cependant, la régulation ne suffit pas. Elle doit s'accompagner d'un investissement massif dans l'éducation, notamment dans les humanités. La littérature, par exemple, incarne ce que Kundera appelait "la sagesse de l'incertitude", explorant l'être humain sans le réduire à un simple programme. À mesure que nous confions aux machines la tâche de nous modéliser, nous risquons de perdre l'habitude de nous interroger nous-mêmes. L'enjeu dépasse la technologie ; il touche à une certaine idée de l'homme, forgée par l'Europe au fil des siècles : un être capable de raison, mais irréductible au calcul. Si l'Europe oublie cette essence, elle ne sera pas conquise de l'extérieur, mais deviendra un Occident kidnappé par la technologie qu'il aura lui-même sacralisé, condamné à n'habiter le réel que sous forme de simulacre.