L'IA bouleverse le porno : deepfakes, régulation et concurrence des avatars
IA et porno : deepfakes, régulation et avatars virtuels

L'intelligence artificielle s'immisce dans l'industrie pornographique

Et si le prochain secteur économique radicalement transformé par la révolution de l'intelligence artificielle était l'industrie pornographique ? Les outils génératifs se multiplient à une vitesse vertigineuse, et des applications comme Grok, développée par xAI, sont déjà pointées du doigt pour leur capacité inquiétante à générer des images sexuelles explicites, y compris mettant en scène des mineurs. Face à cette prolifération incontrôlée, le Parlement européen a adopté jeudi une mesure historique visant à interdire strictement les systèmes d'intelligence artificielle capables de produire des images sexuelles sans le consentement explicite des personnes concernées, ciblant particulièrement les deepfakes pornographiques.

La régulation européenne contre les deepfakes non consentis

Dans le viseur des législateurs européens se trouvent notamment les applications dites de « nudification », ces technologies pernicieuses capables de créer ou de manipuler des images intimes à partir de simples photographies réelles. Cette régulation urgente intervient alors que ces outils se diffusent à une vitesse alarmante dans toute la société, y compris au cœur même de l'industrie pornographique traditionnelle. Les deepfakes pornographiques, ces trucages ultra-réalistes rendus possibles grâce aux avancées récentes en intelligence artificielle, visent en très grande majorité des femmes, le plus souvent sans leur consentement préalable, et circulent déjà massivement sur les plateformes en ligne.

Même les créatrices de contenus pour adultes, pourtant habituées à exposer volontairement leur image dans le cadre de leur activité professionnelle, redoutent désormais une amplification exponentielle de ce phénomène dévastateur. « Il est absolument primordial de réguler fermement l'utilisation de l'IA générative : générer des contenus, qu'ils soient érotiques ou non, avec l'image de quelqu'un sans son accord, c'est clairement outrepasser un consentement fondamental, donc créer un outil d'oppression et de harcèlement à grande échelle », estime avec gravité Madelaine Rousset, une créatrice de contenus érotiques reconnue dans le milieu.

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Une violence capitaliste et patriarcale dénoncée

« C'est aussi une forme de violence insidieuse, à la fois capitaliste et patriarcale, et une exploitation systématique du corps de la femme », ajoute Carmina, co-réalisatrice du documentaire percutant Télétravail du sexe. « Nous sommes tous et toutes potentiellement concernés, car l'IA s'entraîne aujourd'hui avec absolument tout et n'importe quoi, sans distinction ni éthique. » Cette réalisatrice engagée a par exemple choisi d'arrêter définitivement d'utiliser le service WeTransfer, lorsque une modification opaque de leurs conditions d'utilisation en juillet dernier a ouvert grand la porte à l'entraînement d'intelligences artificielles sur les contenus personnels des utilisateurs sans transparence suffisante.

L'omniprésence croissante de l'IA dans la pornographie

Mais sur le terrain concret, les garde-fous effectifs restent dramatiquement limités, et l'intelligence artificielle s'invite à de plus en plus d'endroits stratégiques dans ce secteur économique particulier. « Pour le moment, sur Onlyfans, seuls les créateurs et créatrices vérifiées peuvent théoriquement poster du contenu, bien qu'il soit tout à fait possible que ledit contenu soit ultérieurement modifié par l'IA sans autorisation », rapporte Madelaine Rousset avec précision. « Sur Pornhub, le deepfake est strictement interdit par la politique officielle, mais il n'existe aucune limite claire concernant les IA totalement synthétiques. C'est sur les géants Meta ou X que les profils IA posent actuellement le plus de problèmes : ils sont utilisés massivement pour faire de la publicité trompeuse, ou se présentent frauduleusement en tant que personnalité publique. »

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« Les plateformes n'agissent pas encore de manière déterminée », dénonce avec véhémence Carmina, « probablement parce que ce n'est tout simplement pas dans leur intérêt financier immédiat. » « Un travail approfondi de sensibilisation et de prévention auprès des utilisateurs reste absolument essentiel pour limiter l'impact dévastateur de ces contenus illicites », reprend Sacha Lebrun, doctorante et autrice de la thèse remarquée « Célébrité en images : production, circulation et détournement de la figure publique à travers les deepfakes ». « Sur le plan juridique complexe, le statut précis de ces productions est encore extrêmement flou et nécessite des clarifications urgentes : il n'est pas toujours évident de déterminer s'il s'agit d'une atteinte au droit à l'image, d'une diffamation caractérisée ou d'un autre type d'atteinte pénale. »

La mise en concurrence inquiétante avec des avatars virtuels

Mais l'intelligence artificielle ne bouleverse pas uniquement la question fondamentale du consentement, et la façon dont elle va transformer radicalement la relation des créatrices de contenus avec leur public fidèle reste une grande inconnue préoccupante. « L'IA a ses limites évidentes dans le contenu solo authentique. Ce que les gens recherchent véritablement, c'est un côté humain palpable, la projection de sentiments réels et d'émotions sincères », nuance avec justesse July November, présente activement sur Pornhub et des plateformes similaires comme OnlyFans. Carmina, elle, s'avoue beaucoup plus inquiète pour l'avenir : « Je n'aime vraiment pas le principe de base. Ça n'a pas d'âme véritable, il n'y a pas de côté humain authentique. Mais je suis obligée de m'y intéresser malgré tout, c'est une question cruciale que l'on se pose énormément dans tout le milieu professionnel. »

Une concurrence frontale anticipée par les professionnelles

Madelaine Rousset anticipe quant à elle une concurrence frontale inévitable : « En contexte de crise économique persistante et de panique morale grandissante autour de la pornographie, les consommateurs et consommatrices vont se tourner de plus en plus massivement vers des options gratuites, facilement personnalisables et constamment accessibles », prédit-elle avec lucidité. « Fatalement, les consommateurs sont de plus en plus séduits par l'idée attrayante d'un avatar parfait, éternellement beau et jeune, infatigable, complaisant, répondant instantanément à tous leurs fantasmes les plus secrets. […] Si l'IA ne peut pas totalement tuer le travail du sexe traditionnel, elle lui fera une concurrence acharnée, comme à tous les autres travailleurs et travailleuses impactés par cette révolution technologique. »

En réalité, cette concurrence redoutée est peut-être même déjà en marche silencieuse. Fin 2024, le média britannique Daily Mail rapportait par exemple le cas emblématique d'Aya Amour, une créatrice de contenus pour adultes innovante. Elle a collaboré étroitement avec une firme spécialisée en intelligence artificielle pour créer un avatar virtuel sophistiqué à sa propre image, dans le but avoué d'alléger significativement sa charge de travail quotidienne tout en explorant de nouvelles frontières numériques.