David W. Bates : repenser la relation entre intelligence humaine et artificielle
Face à l'essor fulgurant de l'intelligence artificielle, David W. Bates, professeur de rhétorique à l'université de Californie à Berkeley et spécialiste reconnu de cybernétique, appelle à dépasser les oppositions simplistes. Dans un entretien exclusif, il met en garde contre les écueils de la technophobie comme du transhumanisme, et propose une réflexion approfondie sur la nature même de l'intelligence.
Une métaphore réciproque aux conséquences philosophiques
La comparaison entre intelligence humaine et intelligence artificielle est profondément ancrée dans notre imaginaire collectif. David W. Bates rappelle que l'expression « intelligence artificielle » est née dans les années 1950 pour décrire des systèmes informatiques capables d'accomplir des tâches traditionnellement associées aux humains. « Depuis lors, explique-t-il, l'intelligence artificielle est envisagée comme une simulation de l'intelligence humaine. Mais parallèlement, l'intelligence humaine est elle-même pensée en référence à ce que nous appelons aujourd'hui l'intelligence artificielle ».
Cette vision crée ce que le chercheur appelle une métaphore réciproque problématique : nous concevons le cerveau comme un ordinateur, et l'ordinateur comme un cerveau. Cette analogie, selon Bates, conduit à une véritable crise philosophique avec des implications concrètes.
Les dangers de l'automatisation de la pensée
Le spécialiste identifie deux risques majeurs découlant de cette conception :
- La soumission de la pensée humaine à l'automatisation : Les utilisateurs des plateformes numériques « intelligentes » voient progressivement leur processus de pensée s'aligner sur des schémas automatisés.
- L'infériorisation de l'humain face à la machine : En nous considérant nous-mêmes comme des ordinateurs gouvernés par des processus automatiques, nous risquons de nous percevoir comme inférieurs aux machines lorsque leurs capacités nous dépassent.
« Cette dynamique alimente dangereusement l'idée qu'une intelligence artificielle générale finira par advenir et prendra toutes nos décisions à notre place », alerte David W. Bates. Le chercheur, auteur de l'ouvrage An Artificial History of Natural Intelligence. Thinking with Machines from Descartes to the Digital Age, plaide donc pour une approche plus nuancée.
Vers une vision dépassionnée de l'intelligence
Pour David W. Bates, il est essentiel de sortir de l'opposition schématique entre « intelligence humaine ou naturelle » et « intelligence artificielle ». Cette dichotomie, selon lui, empêche une compréhension profonde des véritables enjeux. Le développement de l'IA ne doit pas être envisagé comme conduisant nécessairement au déclassement de l'intelligence humaine, mais plutôt comme ouvrant la possibilité de nouvelles formes de collaboration et de compréhension.
Le professeur de Berkeley insiste sur la nécessité d'une réflexion philosophique approfondie pour accompagner les avancées technologiques. « Il faut éviter à la fois la peur irrationnelle de la technologie et l'enthousiasme naïf du transhumanisme », conclut-il, appelant à une approche équilibrée qui reconnaisse à la fois les potentialités et les limites de l'intelligence artificielle.



