Loïc Hecht : enquête au cœur de l'hypothèse simulation
Loïc Hecht : enquête sur l'hypothèse simulation

Ce qui surprend, lorsqu'on parle à Loïc Hecht, c'est sa simplicité. Il ne cherche pas à avoir raison sur tout, encore moins à convaincre. Une posture qui détonne un peu chez ce quadragénaire qui a passé sa jeunesse à Reims, avec une mère artiste et un père conseiller en développement urbain. Il préfère faire part de ses doutes, de sa démarche, avec quelque chose de l'entomologiste : la patience, la méthode, et une forme de respect silencieux pour ce qu'il observe.

Des marges du monde aux failles du réel

Né en 1984, le journaliste, à qui son père offre un Atari 520 STe lorsqu'il a 9 ans, commence en créant un blog, Abstrait ≠ Concret, à la fin des années 2000. Le nom dit déjà beaucoup : un homme qui cherche à faire le lien entre les idées et le réel. Curieux, il passe vingt-quatre heures sur Chatroulette, changeant régulièrement de personnages — du rockeur au cowboy — pour catégoriser les réactions qu'il provoque. Ce n'est pas du journalisme gonzo, c'est de la curiosité méthodique.

Il réalise ensuite Ceuta, douce prison, un documentaire remarqué tourné au bord de cette enclave espagnole où des migrants africains attendent un ailleurs qui ne vient pas. Même territoire mental : les marges, les angles morts, ce que le récit dominant préfère enjamber.

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Entre 2010 et 2015, il fait partie de l'équipe qui crée Snatch Magazine, que l'on pourrait décrire comme un ancêtre de Society, l'occasion pour lui d'effectuer ses premiers reportages en Californie. Passé par ailleurs par GQ, Slate, Vice et Arte, il publie en 2020 un premier roman, Le Syndrome de Palo Alto — récompensé par le prix Zadig x Technikart —, portrait acide d'une Silicon Valley qui broie ses propres rêves. Mais c'est son deuxième livre, La Simulation (Les Arènes), qui nous a donné envie de le rencontrer. Il ne s'agit plus ici de fiction, mais d'une enquête. Avec une question particulièrement vertigineuse : et si le monde lui-même n'était qu'un programme ?

La théorie de la simulation : une enquête au bord du réel

Tout commence en 2016, quand ce fan de Philip K. Dick lit dans le New Yorker un portrait de Sam Altman, qui vient de cofonder OpenAI. Une information attire particulièrement son attention : deux milliardaires de la tech auraient secrètement financé une équipe de scientifiques pour prouver que nous vivons dans une simulation informatique. Le scepticisme cède progressivement à la curiosité en trois étapes : la confirmation que l'information avait été fact-checkée ; la découverte que la théorie intéressait aussi, dit-il, « des scientifiques de renom, physiciens, ingénieurs, mathématiciens, passés par la NASA, Berkeley ou le MIT » ; enfin, le cas d'un physicien américain, ancien de l'US Army et de la NASA, qui avait imaginé des expériences de physique quantique pour tester l'hypothèse et levé environ 250 000 dollars pour les financer. À ce stade, impossible de refermer le dossier.

La théorie de la simulation n'est d'ailleurs pas seulement le fantasme de quelques excentriques. Elon Musk a conclu lors d'un podcast avec Joe Rogan que « nous sommes très probablement dans une simulation ». L'astrophysicien Neil deGrasse Tyson lui a accordé plus d'une chance sur deux d'être vraie. C'est le philosophe Nick Bostrom qui en avait posé les bases logiques dans un article fondateur de 2003 : soit les civilisations avancées s'éteignent avant de créer des simulations, soit elles choisissent de ne pas le faire, soit — proposition vertigineuse — nous sommes presque certainement dans l'une d'elles.

Comment des physiciens aussi rationnels peuvent-ils en arriver là ?

Hecht répond sans s'enflammer : « Derrière la question de la simulation, se rejoue une interrogation qui traverse toute l'histoire de la philosophie et de la spiritualité : et si la réalité n'était pas, en dernier lieu, ce que l'on perçoit ? C'est une intuition qu'on retrouve chez Platon et le Bouddha, il y a 2 500 ans déjà, puis chez Descartes, Kant, Berkeley, Leibniz. » Il y a dans sa façon de répondre quelque chose qui ressemble à de la délicatesse intellectuelle : ne rien écraser, ne rien surjouer.

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Trois domaines semblent converger — physique quantique, neurosciences, intelligence artificielle — et chacun, dit-il, « fragilise à sa manière notre intuition d'un réel solide, déterminé, et objectif ». Le fameux glitch qui ferait apparaître la couture ? « Si une preuve devait apparaître, elle ne viendrait probablement pas d'un bug spectaculaire, comme dans Matrix, mais d'une accumulation d'anomalies difficiles à absorber par nos modèles actuels. » Son enquête l'a aussi emmené du côté des phénomènes paranormaux — télépathie, expériences de mort imminente — qu'il se garde bien de valider, mais décrit comme « des signaux faibles qui nous obligeraient à élargir le cadre ».

L'itinéraire — des laboratoires de la Silicon Valley aux monastères tibétains de Dharamsala, en passant par les programmes secrets de la CIA — aurait pu virer à l'ésotérisme. Celui qui a fait ses premiers reportages en Chine au milieu des années 2000, l'évite. Quand on lui soumet l'idée que notre trajectoire technologique serait l'indice le plus troublant que des civilisations futures auraient pu faire de même avec nous, il acquiesce, mais recadre aussitôt : « Croire possible la simulation ne doit pas devenir une excuse pour se désengager du monde. Même si le réel était, au bout du compte, une illusion, il n'en demeurerait pas moins notre lieu d'expérience, et donc de responsabilité, d'attention, et de compassion. »

C'est peut-être la phrase la plus révélatrice du personnage. Cet héritier de Hunter S. Thompson, qui adore explorer les marges de notre société, a passé huit ans à enquêter sur l'hypothèse que rien n'est réel, et il en revient avec une conviction éthique intacte. Le vertige ne l'a pas paralysé — il lui a rappelé ce qui compte. Cela pourrait être la conclusion d'un prophète. C'est celle d'un homme qui a regardé longtemps, et qui rapporte — simplement — ce qu'il a vu.

Demain vu par Loïc Hecht

Où en étiez-vous il y a dix ans ?

Je vivais dans un couvent du nord de la France reconverti en résidence d'artistes. J'y écrivais mon premier roman, Le Syndrome de Palo Alto, et me demandais comment composer avec notre condition d'otages consentants des Big Tech.

Où serez-vous dans dix ans ?

Probablement semi-nomade, entre Paris, le Maroc, l'Inde, et la Silicon Valley, à continuer de creuser le sillon de la conscience et d'explorer cette réalité dont les contours ne cessent de s'élargir – là où technologies de pointe et IA s'hybrident avec les spiritualités anciennes.

Où sera le monde dans dix ans ?

À un point de bascule. Nous vivrons possiblement dans un monde où l'intelligence artificielle, les réalités synthétiques et les interfaces homme-machine auront profondément transformé notre rapport au vrai, au corps, au travail, à l'amour. Mais cette accélération technologique provoquera peut-être un immense retour de la question intérieure : qu'est-ce qui, en nous, ne peut pas être automatisé, simulé, externalisé ? Plus la machine progressera, plus la question de la conscience deviendra centrale.

Qu'est-ce qui vous rend optimiste ?

Le fait que les crises obligent à revenir à l'essentiel. Nous traversons une époque brutale, saturée d'images et de discours violents, de rapports de domination, d'injustices, de doutes existentiels. Mais on voit aussi émerger un profond besoin de ralentissement, de lucidité, de lien. Un terreau fécond pour repenser ce qui nous rend humains, et comprendre qu'on n'avancera qu'en étant présents et justes les uns aux autres.

La phrase qui résume votre vision du futur

« La vérité est un pays sans chemin. »