Stockage des données : la France peut-elle échapper à la domination d'Amazon, Google et Microsoft ?
Près de 70% des données françaises sont aujourd'hui hébergées hors du territoire national, majoritairement par les géants américains Amazon, Google ou Microsoft. Cette réalité préoccupante a conduit à l'audition, ce mardi 21 avril à l'Assemblée nationale, des dirigeants d'OVHcloud, Cloud Temple, Outscale et Numspot. Ces acteurs français du cloud doivent éclairer les parlementaires sur cette dépendance massive et explorer les marges de manœuvre pour y échapper.
Le cloud : une réalité dispersée à travers le monde
Le concept de "cloud" n'a rien d'abstrait. Il représente concrètement le fait que les données sont stockées dans un nuage d'ordinateurs interconnectés. "Elles sont sur des serveurs qui sont eux-mêmes dans des data centers et qui sont distribués à travers le monde", explique Pierre Sutra, enseignant-chercheur à Télécom SudParis (Institut Polytechnique de Paris).
La localisation précise d'une donnée devient alors impossible : "Il y a une grande collection d'ordinateurs, souvent des centaines" mobilisés pour une seule requête. Les données sont constamment fragmentées, dupliquées et déplacées, ce qui explique pourquoi environ 70% d'entre elles se trouvent hors de France. Cette dispersion massive complique considérablement leur maîtrise et leur protection.
La domination écrasante des hyperscalers américains
Si les entreprises européennes s'appuient massivement sur les géants américains, cette situation n'est pas le fruit du hasard. "Les acteurs américains sont très innovants et ils ont été aussi les premiers", souligne Pierre Sutra. Leur avance technologique s'explique également par leur taille colossale : ces "hyperscalers" offrent une puissance de calcul et une gamme de services inégalées sur le marché.
Face à cette domination, des alternatives françaises existent bel et bien, avec des acteurs comme OVHcloud ou Cloud Temple. Cependant, "ce n'est pas le même panel de services" qui est proposé. Le socle technique est présent, mais les outils les plus avancés, notamment dans le domaine de l'intelligence artificielle, restent largement dominés par les géants américains.
Se passer des GAFAM : un défi technique et économique
En théorie, une bascule vers des solutions européennes est envisageable. En pratique, cette transition se heurte à des obstacles majeurs. "On ne peut pas basculer comme ça d'un claquement de doigts", insiste Pierre Sutra. Les systèmes sont souvent incompatibles entre eux, ce qui impose de reconstruire des infrastructures entières, un processus long et coûteux.
La complexité technique constitue un autre frein important. Faute d'une offre aussi complète que celle des géants américains (regroupés sous l'acronyme GAFAM : Google, Apple, Facebook, Amazon, et Microsoft), certaines entreprises doivent "faire plus les choses à la main", selon le chercheur. Cela signifie développer elles-mêmes des fonctions déjà intégrées dans les solutions américaines, ce qui représente un investissement considérable.
Protection des données : entre sécurité technique et vulnérabilité juridique
Sur le plan technique, des garde-fous existent pour protéger les données. "Les données sont encryptées et c'est incassable", affirme Pierre Sutra : sans clé de déchiffrement appropriée, ces données restent totalement illisibles. Cependant, la situation juridique est beaucoup plus complexe.
"Elles sont en grande partie soumises à des juridictions étrangères", rappelle le chercheur. Certaines lois, comme le Cloud Act américain, peuvent contraindre les fournisseurs à donner accès aux données, même lorsqu'elles concernent des citoyens ou entreprises européennes. Des dispositifs comme SecNumCloud, développé par l'ANSSI, visent à encadrer ces risques, mais sans les supprimer totalement.
Le cloud souverain : une réponse européenne partielle
Pour reprendre la main sur leurs données, l'Europe et la France misent sur le développement du "cloud souverain". "C'est une réponse essentielle", estime Pierre Sutra, pour garantir à la fois la maîtrise technique des données et leur protection juridique. Cependant, cette solution ne pourra pas tout remplacer.
Dans les faits, les usages se répartissent généralement entre plusieurs solutions complémentaires :
- Le cloud public pour les services grand public
- Les infrastructures internes pour les données les plus sensibles
- Les offres souveraines pour les secteurs stratégiques
D'autant que les acteurs américains s'adaptent déjà à cette nouvelle donne en proposant des services conformes aux exigences européennes, ce qui complique encore la distinction entre solutions souveraines et étrangères.
Une souveraineté numérique jamais vraiment acquise
La France a-t-elle perdu sa souveraineté numérique ? "Perdu, ça supposerait qu'elle l'ait eue", nuance Pierre Sutra. Avec l'essor fulgurant d'Internet et des systèmes répartis, les données ont progressivement été dispersées sur des serveurs situés hors du territoire national, dans des volumes sans commune mesure avec ceux d'avant l'ère numérique.
Cette évolution s'est accompagnée d'une concentration du marché au profit de quelques acteurs majeurs. "Les ordres de grandeur n'ont rien à voir", souligne le chercheur, en comparant les acteurs européens aux géants américains, dont les moyens financiers et les infrastructures sont parfois "mille fois supérieurs".
Dans ces conditions, rattraper ce retard apparaît extrêmement difficile, même si de nouvelles ruptures technologiques comme l'intelligence artificielle pourraient, à terme, rebattre les cartes et ouvrir de nouvelles opportunités pour les acteurs européens. La route vers une véritable souveraineté numérique française et européenne reste longue et semée d'embûches techniques, économiques et juridiques.



