Pourquoi l'IA générative a-t-elle tant de mal à être drôle ?
Pourquoi l'IA générative a-t-elle tant de mal à être drôle ?

Les grands modèles d’IA génératives savent aujourd'hui faire plein de choses impressionnantes : musique, code informatique, droit, médecine… Elles ont réponse à tout. Les interactions avec Chat GPT (OpenAI), Vibe (Mistral AI) ou Gemini (Google) sont devenues si fluides qu’on se surprend à parler à ces programmes comme à un ami. Mais un ami un peu particulier : l’intello de service, incollable dans tous les domaines, mais sans aucun sens de l’humour.

Fortes en récitation, nulles en improvisation

Une IA peut donner la définition exacte de l’humour, expliquer ce qu’est un singe ou développer le théorème de Pythagore. Car dans son apprentissage, elle a assimilé les mots « humour », « singe » et « Pythagore » et leur signification. Parmi la quantité astronomique de données ingurgitées – œuvres littéraires, scientifiques, articles de presse, revues d’histoire – figurent aussi des blagues, devinettes ou histoires drôles. Ainsi, si on demande à Chat GPT de raconter une blague, il en aura forcément une sous le coude. Théoriquement du moins.

En raison de leur fonctionnement basé sur les statistiques et les probabilités, les IA génératives sortent quasiment toutes la même devinette. En français, la blague sur les plongeurs ; en anglais, celle des atomes. Des blagues tellement ancrées dans la culture populaire que, statistiquement, ce sont elles que les IA proposent en guise de bonne réponse. En revanche, si Chat GPT, Gemini et autres sont forts pour balancer des vannes existantes, cela devient tout de suite plus compliqué quand on leur demande d’inventer des blagues.

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« Modélisation des plaisanteries »

Dans un article paru en 2019 intitulé « Peut-on rire en IA ? », les chercheurs français Florence Dupin de Saint-Cyr et Henri Prade ont identifié les mécanismes de la rigolade. En travaillant sur la « révision de croyances et la modélisation des plaisanteries », ils ont montré qu’il existe des modèles de « formalisation statistique des plaisanteries » et même des formules mathématiques permettant de construire à coup sûr des blagues drôles. Des maths et des stats, tout ce que les IA savent appréhender… Alors pourquoi sont-elles incapables de faire de l’humour autrement qu’à leurs dépens ? Toutes les blagues que nous avons demandé aux IA de générer étaient au mieux pas drôles, au pire incompréhensibles. La meilleure vanne générée par Gemini : « Un mec va chez un tatoueur et lui demande un tout petit point noir, tout simple, sur l’avant-bras. Le tatoueur s’exécute en deux secondes, un peu perplexe : “Voilà, ça fait 80 euros. Par contre, je peux vous demander la signification ?”. Le mec regarde son bras avec un sourire sadique : “C’est pour rendre fou mon chat.” »

On a ensuite testé le générateur de blagues IA développé par le site Easy Peasy, qui promet à ses utilisateurs de devenir « l’âme de la fête » grâce aux bons mots inventés par son robot. Le résultat est affligeant. Même chose pour le site AI Joke Generator, qui invente des blagues pas drôles et sans sens.

« L’IA ne comprend pas tout ce qui nous fait rire »

Alors, qu’est-ce qui cloche ? « Je pense que, pour l’instant en tout cas, l’IA ne comprend pas tout ce qui nous fait rire, comme l’humour absurde par exemple », estime l’humoriste Franjo. Selon lui, pour que l’IA puisse appréhender l’absurde, il faudrait le lui expliquer, « et il faut reconnaître qu’il y a plein de choses qui nous font rire qui ne sont pas explicables ». Ce que Franjo a aussi constaté, c’est « que l’IA ne crée pas. Elle pioche dans des bases de données et ça explique que les blagues de l’IA sont des choses qui existent déjà ».

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Le ressenti de Franjo, des chercheurs de DeepMind l’avaient déjà constaté en 2023 dans une étude menée avec une vingtaine d’humoristes. Le postulat de cette étude était de déterminer si « les modèles de langage peuvent être un outil dans la création comique ». Les humoristes ont unanimement reconnu que les textes générés par IA étaient « fades », « plats », « ennuyeux » ou encore « trop génériques ». Pas drôle en tout cas. Pour eux, il manque aux IA le côté « humain » qui les empêche de « puiser dans une expérience personnelle », d’avoir « du recul », de tenir compte du « contexte » ou d’avoir « conscience de la situation ».

Biais culturels des IA

Paradoxalement, s’il manque aux IA un côté humain pour être drôles, c’est aussi l’humain qui les empêche de l’être. D’abord à cause de ce que Margherita Pagani, professeure en IA et directrice du Centre pour l’intelligence artificielle de SKEMA, appelle les « biais culturels ». Selon elle, « ce qui est jugé normal ou acceptable dépend du contexte ». Un contexte défini par le fait que tel modèle d’IA est américain, tel autre français ou tel autre chinois. Chaque IA appréhende mieux la culture de son pays d’origine que celle des autres pays. Un peu comme un Français aura du mal à rire à l’humour anglais ou qu’un Marseillais ne comprendra rien aux expressions d’un Ch’ti.

L’étude de DeepMind et les observations de Franjo ont aussi conclu que les limites fixées volontairement par les créateurs des IA, sous la forme d’un filtrage de sécurité ou d’auto-modération, étaient des freins à l’humour. Les humoristes interrogés par les chercheurs de DeepMind ont constaté que les IA bannissaient de nombreux thèmes pourtant courants dans l’humour, comme le sexe, l’humour noir ou des blagues offensantes. Et quand on leur demande pourquoi des thèmes étaient tabous, les IA expliquent qu’elles doivent se borner à un « environnement respectueux et inclusif ». À ce compte-là, une mauvaise blague Carambar vaudra donc toujours mieux que la meilleure blague de Chat GPT.