Productivité en berne : la France face au défi de l'IA
Productivité en berne : la France face au défi de l'IA

Il y a urgence, et la France se trouve en première ligne. L'audition récente du fondateur de Mistral, Arthur Mensch, à l'Assemblée nationale a mis en lumière une réalité brutale : la productivité du travail est au cœur de la performance économique. Quand elle ralentit, tout ralentit. Les temps de production s'allongent, les coûts augmentent et la qualité des services se détériore. La compétitivité s'affaiblit et les déficits commerciaux se creusent.

Un ralentissement historique

Ce phénomène pèse sur la croissance et le pouvoir d'achat, tout en alimentant une plus forte contestation sociale. Lorsque la productivité du travail augmente moins vite, les salaires stagnent ou croissent faiblement et les inégalités deviennent un sujet de préoccupation. Ces effets sont en partie limités par un recours accru à la dette, mais sur le long terme, une croissance stimulée par la dette plutôt que par des gains de productivité n'est pas soutenable. Le ralentissement de la productivité nous apparaît plus préoccupant encore que la désindustrialisation.

Encore faut-il savoir de quoi l'on parle. La productivité du travail correspond à la production réalisée par heure travaillée. Ainsi, une usine produisant 1 000 unités en 40 heures affiche une productivité de 25 unités par heure. Elle mesure à la fois l'efficacité du travail et la valeur qu'un employeur attribue à une heure de travail.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Des biais de mesure ?

Dans tous les pays développés, une baisse du taux de croissance de la productivité du travail est observée. La France est cependant l'un des pays les plus affectés. Depuis les années 1960, cette dynamique s'est infléchie par paliers : après des gains annuels moyens de 6,08 % dans les années 1960, la croissance de la productivité est tombée à 2,92 % dans les années 1980, 1,83 % dans les années 1990, 1,15 % dans les années 2000, puis 0,87 % entre 2010 et 2019, avant de devenir négative sur la période récente (- 0,36 % entre 2020 et 2024). La machine France s'essouffle.

On pourrait se rassurer en soutenant que cette baisse est la conséquence d'une croissance exceptionnelle durant les années soixante. C'est juste mais n'explique pas tout, car le taux de croissance de la productivité dans tous les pays et en France en particulier reste globalement inférieur à ceux observés à n'importe quel moment du XXe siècle. Le taux est même, cela vient d'être rappelé, négatif pour la France. L'autre explication qui pourrait modérer notre inquiétude serait d'invoquer les biais de mesure.

L'économie numérique a tendance à sous-estimer la croissance de la production et finalement la productivité du travail. Comme le PIB mesure uniquement les échanges monétaires finaux, il n'intègre pas dans son calcul l'ensemble des contrats implicites qui lient l'utilisateur de la toile et le producteur des services qu'il consomme. Toutefois, ce biais touche toutes les économies.

Le vieillissement de la population est une dernière cause structurelle. Le départ des générations les plus nombreuses (les fameux « baby boomers ») réduit la productivité, car on remplace des seniors expérimentés par des jeunes inexpérimentés. La baisse des taux de croissance de la productivité ne serait alors que passagère.

Les thèses marxistes et le dirigisme

Certaines analyses, d'inspiration marxiste, mettent aussi en avant la dégradation des conditions de travail et les stratégies de résistance des salariés, face à ce qu'ils perçoivent comme un rapport d'exploitation.

Toutes ces explications ignorent l'effet du dirigisme. Dès les années 1970, des travaux ont montré que les gains de productivité s'effondrent lorsqu'on désincite au travail et à l'innovation par des politiques actives de redistribution (Edgar K. Browning, en 1976, notamment). L'incitation à se former est affaiblie, car l'étudiant sait qu'une partie de ses revenus lui sera confisquée en impôt. Les salariés refusent, aussi, de prendre des responsabilités afin de ne pas changer de tranches d'imposition. Augmenter son stress au travail n'en vaut pas la chandelle.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

De même, les entrepreneurs peuvent être moins enclins à innover si les gains attendus sont fortement amputés. Les excès de norme (inflation législative) augmentent également les coûts de production et ceux de la main-d'œuvre en particulier. La réglementation protège de la concurrence, ce qui limite l'efficacité et l'innovation. Une fiscalité élevée sur le capital limite l'investissement et les dépenses de recherche et développement, pourtant essentielles aux gains de productivité. Une plus faible croissance des salaires a bien pour conséquence le mécontentement et la frustration sociale et la montée de toutes les formes de populisme, l'égalitariste et l'identitaire.

À cela s'ajoute la résistance historique des syndicats aux progrès techniques. Ces organisations freinent l'adoption de nouvelles technologies et finalement les futures hausses de la productivité du travail et de la combinaison productive.

Si on ajoute à cela l'absence de gains de productivité dans la fonction publique via l'absence de créanciers résiduels, on comprend pourquoi le dirigisme rogne les gains de productivité et érode la confiance des salariés. Dans la fonction publique, il n'y a pas, en effet, de gain à travailler plus vite et mieux. C'est même souvent l'inverse qui se passe, car quand un gouvernement n'atteint pas ses objectifs, et qu'il craint que cela nuise à ses chances de réélection, il double les effectifs dans la fonction publique et entretient l'inefficience pour réaliser ses objectifs. Autrement dit pour être efficace.

Ne pas ignorer l'importance de l'IA

Or, une révolution est déjà en cours. Si ce dirigisme n'est pas remis en cause et si les autorités publiques cherchent par des politiques de subvention inadaptées et des politiques réglementaires protectionnistes à faire renaître l'industrie, il va conduire à la destruction des emplois dans les services, car comme l'a indiqué le cofondateur et directeur général de Mistral AI lors de son audition par la commission d'enquête sur les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur numérique le 12 mai 2026, l'IA sera à la base de l'économie future. Tout ce qui bloque l'avènement de cette économie limitera le développement du pays.

Ce constat est confirmé par les travaux récents sur les relations qu'entretient l'entrepreneuriat avec la numérisation de l'économie. Il existe pour les 27 pays de l'Union européenne une relation positive et réciproque entre la dynamique entrepreneuriale, les gains de productivité et la numérisation. L'entrepreneuriat est le moteur de la productivité et de la croissance et est porté par la numérisation.

Comme les mêmes causes produisent les mêmes effets, l'excès de réglementation (AI act), la fragmentation réglementaire d'une Europe à 27, et la forte pression fiscale vont nuire à cette relation vertueuse. Le risque est alors de renforcer notre dépendance aux États-Unis et à la Chine, ralentissant encore un peu plus notre croissance, et renforçant tous les maux sociaux.

Plutôt que de chercher à réindustrialiser, à regarder derrière nous, il faut voir l'économie qui vient et s'y adapter. C'est là que se trouve la productivité de demain.