Le Vatican publie ce lundi la première encyclique du pape Léon XIV, un document très attendu intitulé « Magnifica Humanitas » (Humanité magnifique en latin). Ce texte de premier plan est consacré à la protection de la dignité humaine face à l'essor fulgurant de l'intelligence artificielle (IA) à l'échelle mondiale.
Un signal d'alarme pour la civilisation
Depuis son élection il y a un an, le premier pape nord-américain de l'Histoire a multiplié les avertissements sur les dangers de l'IA, notamment dans le domaine militaire. Il a également dénoncé les « ravages environnementaux » de la course effrénée aux terres rares, essentielles à l'électronique moderne. Le pape participera lui-même à la présentation du texte à 11h30 (09h30 GMT), une première, aux côtés de hauts responsables du Saint-Siège et d'experts, dont le co-fondateur de la start-up Anthropic.
Un impact comparable à Laudato Si'
Selon les Nations unies, l'IA pourrait représenter 4 800 milliards de dollars d'ici 2033, soit une multiplication par 25 en une décennie, mais les bénéfices resteraient concentrés entre quelques acteurs. En 2025, l'ONU alertait sur un « vide dangereux » en matière de régulation. En consacrant une encyclique à ce sujet, le pape envoie un message fort : ce document, adressé à tous les fidèles, fixe une position de référence sur des questions sociales, morales, politiques ou théologiques. Les experts estiment que l'impact de « Magnifica Humanitas » pourrait être comparable à celui de l'encyclique Laudato Si' du pape François sur l'écologie intégrale, qui avait suscité des réactions politiques et associatives dans le monde entier dès sa publication en 2015.
Continuité avec la doctrine sociale de l'Église
Le Vatican a tenu secret ce nouveau texte, dont même la longueur reste inconnue, consacré à la « protection de la personne humaine à l'ère de l'IA ». Il s'inscrit dans la continuité de l'enseignement social de l'Église : il a été signé le 15 mai, date du 135e anniversaire de Rerum Novarum (1891), l'encyclique de Léon XIII qui a posé les fondements de la doctrine sociale de l'Église face à la révolution industrielle. « La révolution industrielle a bouleversé le marché du travail, la vie des gens, l'hégémonie et les rapports de force. À l'époque, il fallait former les individus à l'utilisation des outils. Il en va de même aujourd'hui : il faut former et éduquer », explique à l'AFP Marijana Grbesa, professeure à l'université de Zagreb et intervenante à une conférence sur l'IA au Vatican. « Aujourd'hui, l'éducation n'est pas suffisante. C'est aussi quelque chose que le pape souligne dans son message », ajoute-t-elle. « C'est un signal d'alarme pour l'ensemble de la civilisation » afin de « faire preuve de rationalité lorsque nous utilisons ces outils. »
Alphabétisation numérique et transparence
Le chef de l'Église catholique a notamment souligné la nécessité d'une « alphabétisation numérique (...) pour comprendre comment les algorithmes modèlent notre perception de la réalité » et appelé à davantage de transparence dans ces systèmes qui régissent le fonctionnement des différents chatbots. En décembre, Léon XIV avait dénoncé la course à l'IA dans le domaine militaire, voyant dans « la délégation aux machines des décisions concernant la vie et la mort des personnes humaines » une « spirale destructrice ».
La question des droits des robots
Pour certains experts, une autre question controversée est de savoir si les robots peuvent être considérés comme des « êtres numériques » dotés de droits. « Je constate que de plus en plus de penseurs chrétiens, et d'autres confessions, expriment leur inquiétude à ce sujet », a déclaré Will Jones, expert du Future of Life Institute, un groupe de recherche sur les technologies transformatrices. « Car les entreprises spécialisées en IA rendent de plus en plus difficile la distinction entre l'artificiel et l'humain », a-t-il expliqué à l'AFP. La présence du co-fondateur d'Anthropic est également significative, la multinationale étant engagée dans un bras de fer avec l'administration Trump qui lui a imposé des sanctions après que l'entreprise eut refusé un accès militaire sans restriction, ce qui a conduit cette dernière à engager une action en justice.
Plusieurs années de réflexion
« Magnifica Humanitas » parachève plusieurs années de réflexion par l'Église sur les technologies liées à l'IA : dès 2020, le Saint-Siège avait lancé, avec des entreprises du numérique et des institutions académiques, l'« Appel de Rome pour une éthique de l'IA », plaidant pour un développement des technologies respectueux de la dignité humaine. Le pape François lui-même avait multiplié les prises de parole sur le sujet, appelant à encadrer ces technologies et à éviter qu'elles n'accentuent les inégalités.



