Moïse Kouamé, 17 ans, prêt à briller à Roland-Garros
Moïse Kouamé : l'ascension d'une pépite française à Roland-Garros

Moïse Kouamé, 17 ans, prêt à briller à Roland-Garros

Le grand espoir du tennis français, âgé de 17 ans et invité par le tournoi, va disputer à Paris son premier tableau final de Grand Chelem. Retour sur la trajectoire d’un talent précoce, façonné en Île-de-France.

Moïse Kouamé va débuter son premier match en Grand Chelem à Roland-Garros. Sa fiche signalétique, établie le 22 janvier 2014 par François Rouhier, conseiller sportif du Comité du Val-d’Oise, mentionnait déjà un manque de distance en revers et des qualités de vitesse, ainsi qu’une aisance dans l’échange. Ce jour-là, le petit Moïse, pas encore cinq ans, participait à une détection des jeunes talents du département à Ézanville.

Géographiquement proche mais si loin de Roland-Garros, où le Francilien, aujourd’hui âgé de 17 ans, fera ses grands débuts dans le tableau final face au vétéran croate Marin Cilic. « On suivait déjà son frère aîné Michaël, qui a deux ans et demi de plus que lui, se souvient le technicien. Moïse a commencé dès le début à être en avance sur sa catégorie d’âge. C’était un gamin sympathique, toujours souriant, qui se donnait à fond sur les entraînements. »

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Un talent précoce repéré très tôt

Walter Gouy, qui a participé à la formation du futur prodige pendant un an, raconte : « Comme tous les enfants à cet âge, je lui faisais passer beaucoup d’heures à faire du mur, avec un protocole précis. C’était un garçon que je pouvais laisser sur un même jeu pendant des heures. Il n’avait pas besoin d’être regardé, surveillé. Tant qu’il n’avait pas parfaitement réalisé le jeu, il faisait partie des rares joueurs capables d’avoir un surinvestissement dans l’activité. Je trouvais cela impressionnant. »

Au milieu d’enfants un peu plus grands, le natif de Sarcelles était plutôt discret, dans l’observation et la concentration. François Rouhier se souvient : « Mais je l’ai vu faire des matchs d’anthologie, enfin pour la catégorie. Des matchs intenses, avec un vrai engagement physique, un savoir-faire assez complet et une justesse dans les choix et la réalisation. Il savait déjà mobiliser toutes les ressources dont il disposait pour gagner. Physiquement, il ressortait déjà par sa vélocité. »

Forcément, la jeune pépite n’échappe pas au jeu des comparaisons avec son grand frère, sur lequel la famille fonde alors de gros espoirs. Walter Gouy explique : « Moi aussi, je me suis amusé à comparer puisque j’ai vu passer les deux et même une de ses trois sœurs. Michaël était plus athlétique, plus puissant et montrait peut-être un peu plus de facilité. Moïse, lui, était remarquable dans sa capacité à se concentrer. Qui peut dire à cet âge s’il y en a un qui va faire carrière et pas l’autre ? Disons que s’il avait fallu miser, les gens auraient plutôt mis un billet sur Michaël… »

Le rôle clé de la famille

La maman, Suzanne, a été la véritable cheville ouvrière du projet tennis comme facteur d’émancipation. « Elle était très présente, surtout autour de Michaël, résume François Rouhier. Je ne sais pas si Moïse avait de l’ambition, mais les perspectives viennent le plus souvent de l’encadrement familial, qui lit un peu mieux les enjeux et se projette. Finalement, il a été un peu épargné de ça grâce à son frère. »

Walter Gouy acquiesce : « La maman a fait savoir très tôt qu’elle avait des volontés. » Deux ans plus tard, le jeune espoir disparaît du jour au lendemain des radars val-d’oisiens. Direction le cadre select de la Croix-Catelan en plein cœur du Bois de Boulogne, dans les bagages de Michaël, pour lequel leur mère a trouvé un nouveau point de chute chez Lagardère. La famille déménage dans le XVIe arrondissement.

Suzanne était alors à la fois kiné, coach… et prof, en leur dispensant des cours à domicile. « On entend des choses, qu’on n’a pas la bonne couleur de peau, les bons cheveux… Je sais que ce sera peut-être plus dur pour eux, qu’ils devront être meilleurs, nous confiait-elle à l’époque. Mais il ne faut pas se victimiser. Le plus important est qu’ils soient heureux. Ils sont conscients d’avoir une vie à part. Je n’ai pas envie qu’on leur mette de la pression. On sait que tout peut s’arrêter… ou devenir une belle histoire. »

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Walter Gouy observe : « Beaucoup ont des qualités hors norme mais je crois qu’il faut un environnement particulier, un peu dans son monde, où on est prêt à tout sacrifier pour son enfant. C’est là que se fait la différence avec des profils plus classiques. Ils sont peut-être plus faciles à gérer mais, à un moment, ce sera plus difficile d’atteindre un certain niveau. »

Un parcours sinueux mais prometteur

Les Kouamé ne transigent pas : on vient, on joue… et on s’en va sans sommation si cela ne convient pas. Le fan de Formule 1 arpente ainsi un chemin de carrière sinueux entre la All In Academy, le pôle espoirs de Poitiers, l’Académie Justine Hénin en Belgique ou encore l’Académie Mouratoglou. Il y a trois ans, en marge des Petits As de Tarbes, il expliquait sans détour pourquoi il avait quitté le giron fédéral : « Ce qui manque un peu à la FFT, c’est cette mentalité de dire : vas-y, on va t’emmener le plus loin possible, on fait tout pour toi. On a parfois tendance à te tirer vers le bas et je trouve ça moyen. En France, le petit n’a pas le droit de dépasser le grand… » Les choses ont bien changé.

Pendant que la carrière de Michaël se poursuit dans l’anonymat de l’Université du Nevada à Las Vegas, Moïse est devenu l’élu couvé par la fédération et désormais supervisé par le retraité Richard Gasquet, qui s’y connaît en matière de précocité. Il semble avoir enfin trouvé une stabilité dans sa structure, à laquelle vient de se joindre le Britannique Lian Smith, ancien coach de Gaël Monfils. Kouamé transpire le professionnalisme et la maturité.

Après avoir gagné son premier match sur le grand circuit au Masters 1000 de Miami, où il avait une wild-card, le protégé de Daryl Monfils, le frère de Gaël, son agent depuis l’enfance, a alterné la lumière des grandes scènes (invitations à Monte-Carlo, où il a notamment tapé avec Jannik Sinner, et aux qualifications de Madrid) et l’ombre des Futures (la D3 du tennis) où il faut cravacher pour monter plus haut qu’une 316e place au classement.

L’ex-n°10 mondial Lucas Pouille déclare : « J’adore son ambition décomplexée. Je ne le connais pas bien, mais comme tout le monde, je le regarde jouer depuis trois mois. On voit son attitude, son investissement. Ce qui est super, ce n’est pas d’être allé à Monte-Carlo. C’est d’avoir réussi à retourner en Future derrière, loin des paillettes, dans des conditions beaucoup moins sympas et d’aller remporter le tournoi (à Santa Margherita di Pula). Ça, c’est bon signe. »

En 2024, ce gros serveur et frappeur en coup droit, qui distribue les parpaings cette semaine sur les courts d’entraînement, avait atteint les quarts de finale de l’épreuve juniors alors qu’il avait deux ans de moins que ses adversaires. Cette fois, l’écart à combler avec le lauréat de l’US Open 2014 est de vingt ans !

Ivan Ljubicic, directeur du haut niveau à la FFT, conclut : « Pour Moïse, c’est une première et on espère qu’il va vivre l’expérience de manière positive. Je pense que ce n’est pas injouable… »