Un Crunch en demi-teinte pour clore le Six Nations
À défaut de Grand Chelem, la réception de l’Angleterre offre aux Bleus l’occasion de remporter le Tournoi pour la deuxième fois consécutive, une semaine après leur humiliation en Écosse. Pas assez de sel ? Pas assez de poivre ? Pas assez de tout ? Si le Crunch garde toujours un caractère indéniablement appétissant, il n’est pas nécessaire de faire appel à l’expertise du palais d’un Yves Camdeborde ou d’un Philippe Etchebest pour se rendre compte qu’il manque un petit quelque chose à ce qui va nous être servi en clôture de ce Six Nations.
L'ingrédient manquant après le gadin d'Édimbourg
On n’a pas pris le temps de solliciter l’avis des chefs susnommés, dont la notoriété doit bien plus à leur cuisine qu’à leur goût pour le rugby. Mais depuis l’énorme gadin d’Édimbourg (50-40), qui a fait tourner au vinaigre les rêves de Grand Chelem tricolore, il est évident qu’il manque un ingrédient central à cet épilogue entre la France et l’Angleterre. Un rendez-vous auquel on prêtait pourtant tant de saveurs il y a seulement un mois et demi…
Évidemment, il convient de ne pas se montrer trop difficile. Si la « junk food » n’égalera jamais la « bistronomie », la possibilité de remporter le Tournoi pour la deuxième année consécutive - la performance n’a pas été réalisée depuis 19 ans (2006, 2007) - n’a rien de fade. Qui plus est à l’occasion des 120 ans des passes d’armes rugbystiques face à l’ennemi intime anglais.
Le bilan de Fabien Galthié en jeu
À tête reposée, quand on s’attachera plus au classement qu’au souvenir de la leçon écossaise, un hypothétique succès pourrait faire la différence au moment de juger le bilan d’un Fabien Galthié qui comptabilise déjà un Grand Chelem en 2022 et un titre en 2025. Il en « manquera toujours un peu » eu égard au talent de la génération dont il dispose, comme l’avait glissé Ugo Mola l’an dernier, mais ça commencerait à gagner en consistance.
La vie sans Grand Chelem : un plat à customiser
Faut-il se contenter de ce service roboratif ? Puisque les Bleus ont encore sur l’estomac un revers qui les a ramenés à bon nombre de leurs fragilités du moment, reconnaissons que cela s’apparente à customiser un plat en jetant des grandes pincées d’arômes concentrés et d’édulcorants.
Interrogé sur la différence qui pouvait exister entre le fait de remporter un Tournoi ou de réaliser le Grand Chelem, Fabien Galthié a répondu qu’il n’avait « pas d’avis ». Depuis le double Grand Chelem réalisé en 1997 et 1998, puis ceux réalisés en 2002 et en 2004, il n’est pas exclu que l’attention soit un peu trop vampirisée par cette si clinquante performance. Mais Thomas Ramos a beau répéter à ses coéquipiers que le trophée est le même dans tous les cas, il est impossible de ne pas interroger la manière dont les Bleus ont laissé filer une telle occasion de se régaler.
Les défis pour la Coupe du monde 2027
À deux jours d’un Crunch de polytraumatisés, entre des Français humiliés et des Anglais qui ont troqué une série de 12 victoires contre une autre de trois défaites - dont la dernière, historique, en Italie ! -, Fabien Galthié a refusé de s’attaquer à ce dossier : « On ne s’est pas attardé sur l’Écosse. On s’est donné le droit de jouer la gagne. C’est ce qui nous intéresse. » Sachant que s’ils ont leur destin en main, les Français ne devront pas oublier de jeter un œil vers Dublin où l’Irlande et l’Écosse s’affronteront. Deux nations elles aussi en course pour le gain du Tournoi.
Que le sélectionneur ne souhaite pas gaver ses joueurs avec des idées négatives peut sembler logique à l’heure de basculer sur une Angleterre qui imposera précision et résilience. Mais dans l’optique de la Coupe du monde 2027, il va bien devoir trouver des réponses à la fragilité récurrente de sa mêlée, à l’état catatonique dans lequel a été plongée sa défense à Murrayfield ainsi qu’à l’étrange effondrement mental dont son équipe a été victime.
L'Angleterre, un test révélateur
S’il faut reconnaître une vertu à ce Crunch, c’est qu’il devrait permettre de répondre à ces questions. Loin des rêves de conquête qu’elle nourrissait en début de Tournoi, la troupe d’un Borthwick sur la sellette n’a plus rien d’impériale. Mais elle reste suffisamment consistante en mêlée et capable d’intensité pour sonder le rétablissement tricolore. Sans parler de cette propension à porter les duels dans les airs qui sollicite tant les nerfs… À l’heure de célébrer l’anniversaire du Crunch, les Anglais ne se feront pas prier pour brouiller les cartes et alimenter tout signe de fébrilité. Bien plus encore que les designers à l’origine du maillot bleuté du XV de France, une édition vintage très (trop ?) proche du blanc dont sera drapée l’Angleterre…
Les ajustements tactiques de Galthié
Si Antoine Dupont ne passera pas tous les jours à côté de son sujet, Fabien Galthié s’y est préparé en densifiant son pack avec les retours de Thibaud Flament et Emmanuel Meafou et en l’épiçant avec la présence (excitante) de Temo Matiu. Au centre du terrain, l’association entre Yoram Moefana et Pierre-Louis Barassi, à défaut de se montrer créative, se doit d’être un gage de solidité. Il a été reproché cette semaine au sélectionneur de trop vouloir s’adapter à ses adversaires. Cette petite cuisine marque un retour aux spécificités françaises. La formule du jour s’annonce copieuse. Mais si elle permet de remporter le Tournoi, personne ne fera la fine bouche.



