Le rugby gallois plongé dans une crise sans précédent
Faute d'avoir anticipé l'avenir pendant que ses générations dorées triomphaient, le rugby gallois se trouve aujourd'hui dans une situation critique, dont personne ne sait quand il pourra en sortir. Parmi les indicateurs de santé d'une sélection nationale, le remplissage de son stade est un baromètre éloquent. Il y a encore deux ans, il fallait jouer des coudes pour obtenir des places lors du match du Tournoi entre le pays de Galles et la France. Cette année, pour la confrontation de dimanche, c'est un jeu d'enfants : des milliers de sièges sont encore disponibles un peu partout dans le Principality Stadium.
Un désamour croissant des supporters
Mi-janvier, il restait plus de 70 000 billets à vendre pour les réceptions des Bleus, de l'Écosse et de l'Italie, dans une enceinte pourtant habituée à faire le plein. Les fervents supporters gallois boudent leur équipe, lassés de la voir perdre encore et encore. Elle s'est inclinée 22 fois lors de ses 24 dernières sorties, ne parvenant à battre que le Japon à deux reprises. En novembre dernier, il a fallu une pénalité après la sirène pour éviter une terrible humiliation. Les Gallois n'ont plus gagné un match du Tournoi depuis mars 2023, ont fini les deux dernières éditions avec la cuillère de bois, et ont commencé 2026 avec une déroute en Angleterre (48-7) qui aurait pu être bien plus lourde.
Des choix déconcertants et un management en question
Nommé l'été dernier, Steve Tandy, ancien entraîneur de la défense des Lions et de l'Écosse, martèle un discours positif pour chasser l'abattement. Une manière de marquer une rupture après le come-back raté de Warren Gatland, l'homme aux trois Grand Chelems (2008, 2012, 2019) et aux deux demi-finales de Coupe du monde (2011, 2019), dont le management austère et distant ne fonctionnait plus. Certes, sous Tandy, les Gallois ont tenu la dragée haute aux All Blacks pendant une heure en novembre (26-52), mais il est difficile de se raccrocher à aussi peu.
Le choix du sélectionneur de se passer de joueurs comme le troisième ligne Ross Moriarty (31 ans, 54 sélections), Tommy Reffell (26 ans, 29 sélections) ou l'ailier Rio Dyer (26 ans, 20 sélections), au profit de Taine Plumtree ou Josh Adams, a été mal perçu. Ses compositions, à commencer par celle alignée à Twickenham, suscitent aussi beaucoup de scepticisme. D'autant que Tandy, pourtant censé être un spécialiste de la défense, ne parvient pas à solidifier son équipe, qui a encaissé 50 points par match en moyenne depuis sa prise de fonctions.
Conflit fédération-clubs et manque d'investissement
Mais blâmer Tandy, Gatland ou Wayne Pivac (qui a officié de 2019 à 2022) reviendrait à passer à côté du vrai problème. De même, les absences sur blessure du capitaine Jac Morgan (sélectionné parmi les Lions l'été dernier), de Taulupe Faletau ou du centre Max Llewellyn ne suffisent pas, loin de là, à expliquer comment le rugby gallois s'est délité depuis son Tournoi victorieux en 2021. Son quart de finale lors de la Coupe du monde 2023 avait tout du trompe-l'œil, entre des prestations laborieuses et un tirage au sort favorable.
« Jusqu'en 2013, le pays de Galles était l'un des meilleurs pays formateurs de l'hémisphère Nord, rappelle Steffan Thomas, journaliste pour Wales Online. Ce système était en partie financé par une subvention de l'Union européenne qui a fini par disparaître. Et la fédération (la WRU) n'a pas compensé. Son directeur général était constamment en conflit avec les clubs pour le contrôle des joueurs. L'essentiel des investissements s'est concentré sur l'équipe nationale masculine, mais tout le reste - centres de formation, championnat semi-professionnel - a été laissé à l'abandon. Les quatre clubs professionnels ont été privés des financements nécessaires pour rivaliser avec les meilleures équipes d'Europe. »
Un héritage mal géré et des projets incompris
Porté par Alun Wyn Jones, Sam Warburton, Jonathan Davies, Leigh Halfpenny, Justin Tipuric ou Dan Biggar, le XV du Poireau a garni son palmarès, mais la suite n'était pas préparée. Au lieu d'investir dans la formation pour faire émerger des successeurs à ces générations dorées, la WRU a privilégié un remboursement accéléré de sa dette liée à la construction du Principality Stadium. Elle a aussi investi dans l'édification d'un hôtel et d'une passerelle sur le toit du stade, des projets incompris vu les faibles financements accordés aux quatre clubs. Les Blues, les Scarlets, les Dragons et les Ospreys n'ont jamais fait mieux que huitième (sur 16) lors des quatre dernières saisons de l'URC.
Une restructuration douloureuse mais nécessaire
À l'automne, la WRU a annoncé qu'il n'y aura plus que trois clubs à partir de 2028. « La situation est critique et cette réduction est un mal nécessaire, estime Steffan Thomas. Le pays ne peut plus se permettre de financer quatre équipes compétitives et son vivier de talents est insuffisant. Mais surtout, il va falloir investir dans la formation de jeunes talents, avec des infrastructures et des éducateurs. » Les Ospreys de Swansea, dont le propriétaire se dirige vers un rachat des Blues de Cardiff, pourraient ainsi faire les frais de ce resserrement, qui vise à concentrer les ressources financières et les joueurs dans ce petit pays de 3,1 millions d'habitants.
Des perspectives sombres et une lueur d'espoir
Cette nouvelle a eu l'effet d'une onde de choc en terres galloises. La WRU, qui a en plus dû faire face à un scandale de management toxique et misogyne en 2023, prend le risque de se couper d'une partie de son public, alors que les recettes réalisées au Principality Stadium alimentent une bonne partie de son budget. Le retour au pays du spectaculaire arrière-ailier Louis Rees-Zamit, après une tentative de reconversion ratée dans le football américain, est une maigre éclaircie dans un ciel bien sombre.
Une relégation en deuxième division européenne, au profit de la Géorgie (vainqueur des huit dernières éditions du « Tournoi B »), ne semble pas à l'ordre du jour. Le pays de Galles génère toujours bien plus de droits TV et de recettes billetterie. « Mais il faudra attendre au moins deux cycles de Coupe du monde avant d'être à nouveau compétitif, estime Steffan Thomas. Il y aura d'autres lourdes défaites d'ici là, et la situation pourrait encore s'aggraver avant de s'améliorer. À long terme, si le nouveau système de filières de formation fonctionne et que les trois équipes restantes performent, on peut s'autoriser un peu d'espoir pour l'avenir… »



