Football amateur : quand la passion ne suffit pas à assurer l'avenir
Du National 2 au Régional 1, une réalité s'impose : les joueurs consacrant leur vie exclusivement au football se multiplient. À l'image du monde professionnel, mais sans les revenus permettant d'envisager sereinement l'après-carrière lorsque les projecteurs s'éteignent.
Le dilemme de Sofian Valla : cœur contre raison
Dans son camion livrant des repas aux établissements scolaires du pays malouin, Sofian Valla a longuement réfléchi. « Certains jours, mon cœur me poussait à y aller. Puis la raison prenait le dessus, me conseillant de ne pas compromettre la stabilité patiemment construite. » À quelques heures de la clôture du mercato amateur le 31 janvier, la passion l'a finalement emporté. Convaincu par le discours des dirigeants basques, mais aussi par sa compagne et sa fille de 11 ans « qui m'ont encouragé à vivre pleinement sans regrets ».
À 31 ans, l'attaquant s'est engagé avec l'Aviron Bayonnais (National 2) pour six mois, avec une année supplémentaire en option. Il reprend ainsi le fil d'une carrière riche de 293 matchs avec la réserve des Girondins, le Stade Bordelais, Bergerac, Tours, Saint-Malo et Dinan. L'été dernier, à la fin de son contrat avec le club costarmoricain, il avait pourtant opéré un virage en signant un CDI dans une société de transports, déclinant des offres sportives pour rester dans une région « qui lui plaît » où sa mère l'a rejoint, et pour « être présent » pour sa fille entrant en 6e.
Les « professionnels » de l'amateur : une nouvelle norme
Sofian Valla incarne ces « professionnels » du football amateur, devenus presque la norme en National 2 et de plus en plus nombreux en National 3 et Régional 1 (où jusqu'à cinq joueurs par club sont autorisés sous contrat spécifique). Ces athlètes ont frôlé le niveau professionnel sans franchir le cap ultime, transformant leur passion en activité principale.
La majorité cumule des contrats fédéraux, créés par la Fédération Française de Football pour réguler le système des « défraiements », assurer une protection en cas de blessure et permettre une cotisation sociale. Les revenus moyens apparaissent confortables sur le moment : entre 3 000 et 4 000 euros mensuels en N1/N2, primes incluses, parfois complétés par des avantages en nature (logement, voiture). Mais ces joueurs possèdent généralement des bagages scolaires limités et peu de perspectives pour l'avenir.
La réalité du terrain : entre passion et précarité
« En N2, on compte quatre ou cinq entraînements hebdomadaires, des déplacements obligeant à partir la veille. 90% des joueurs ne faisaient que du football et personne ne parlait d'autre chose », confie Sofian Valla. « Nous ne sommes pas accompagnés pour la fin de carrière, ni même si celle-ci s'interrompt prématurément. La concurrence s'intensifie, certains clubs proposent des formations, mais souvent davantage pour aider à financer les contrats que par souci de continuité. »
Titulaire d'un BEP petite enfance, Valla avait expérimenté la vie active durant sept mois après son départ des Girondins, effectuant des préparations en entrepôt de nuit. Il y a été confronté à nouveau en signant à Dinan, promu en N3 en 2023. « Tous les joueurs travaillaient, certains étaient chefs d'entreprise, d'autres salariés. C'était le plus petit budget sans rémunération importante. J'ai opté pour un semi-contrat fédéral [21 heures, permettant de concilier avec une autre activité] et commencé dans la livraison et l'animation périscolaire. Cela ne m'effrayait pas, ayant déjà goûté au monde du travail et gardant toujours à l'esprit que le football restait avant tout un plaisir. »
Le rôle crucial des « anciens » et des présidents
Formé à Cannes, passé par la réserve de Guingamp, Ange Gnaleko a disputé 47 matchs de N1, 232 de N2 et 23 de N3 avec Vitré, Luçon, Bergerac puis Trélissac. Il admet n'avoir envisagé aucune reconversion autre qu'entraîneur avant que son président au TFC, Fabrice Faure, ne l'aborde à 33 ans.
« Il m'a fait comprendre qu'un jour, je ne pourrais plus vivre uniquement du football. Un poste se libérait dans son entreprise et j'ai été formé comme chauffeur-livreur. La transition fut brutale. Les entraînements débutant au plus tôt à 10 heures, j'avais l'habitude de commencer à 8h30. Me lever à 6 heures... Je rentrais fracassé. Je travaillais le matin, jouais l'après-midi. Il y a deux saisons, en N2, l'entraîneur exigeait une arrivée plus précoce. Le président a fait un effort pour que je me consacre à nouveau exclusivement au football », raconte celui qui prolonge le plaisir à 38 ans à Thenon (Régional 3 en Dordogne) et a retrouvé un poste de chauffeur-livreur l'été dernier.
Prise de conscience et reconversions
Le Périgourdin d'adoption avait pris soin d'épargner durant sa carrière, alerté par « les témoignages d'anciens ». L'ancien capitaine de Bergerac Damien Fachan a suivi la même démarche dans l'immobilier. Amateur à Tarbes jusqu'à 21 ans, il témoigne : « J'ai obtenu un DUT avant de signer un contrat fédéral en N1 au Poiré-sur-Vie, avec la sécurité de ce diplôme. »
Après plusieurs expériences (Carquefou, Boulogne, Dunkerque), il commence à réfléchir sérieusement à l'après à Bergerac, vers 28-29 ans. « Nous nous considérons comme des professionnels. Mais avec une conscience des réalités et une vie de famille, à cet âge, on commence à réfléchir : c'est bien, mais je n'ai pas touché des salaires de Ligue 1. » Inscrit au BEF (brevet d'entraîneur de football), il prend l'initiative d'approcher son président Christophe Fauvel.
« Il m'a introduit dans le monde de l'entreprise. J'ai passé un Caces, diplôme pour conduire des engins de chantier. Cela ne me sert pas aujourd'hui mais m'apportait une tranquillité mentale. J'étais prêt à travailler, mais certains joueurs étaient très stressés à cette idée », explique-t-il.
De retour à Tarbes à 35 ans, le milieu défensif travaille désormais dans un laboratoire de prothèses dentaires, tout en encadrant les jeunes du club où il a créé une Académie, et en jouant en N3 sous la direction de son frère, Marc.
Passion retrouvée et projets d'avenir
Comme Valla, Marc Fachan, formé à Auxerre avant de jouer en Espagne, Ukraine puis en N1 à Strasbourg, Dunkerque et Carquefou, a été rappelé par sa passion après avoir bifurqué à Anglet (N3) à 33 ans. « Il a connu des blessures et cherchait un emploi, raconte son frère. Un jour, des techniciens sont venus installer la fibre chez lui. Il a apprécié. Nous ne sommes absolument pas manuels mais il a appris et monté son entreprise », avant que Tarbes ne le contacte pour lui proposer un contrat d'entraîneur-manager sportif.
Ange Gnaleko projette également de passer ses diplômes d'entraîneur. « Je le dis à mon fils : mieux vaut que tu fasses du football plutôt que tu travailles, c'est quand même agréable ! », sourit-il. Tout en conservant à l'esprit que cette situation n'est pas éternelle.
Chiffres clés
Selon une étude du site Foot Amateur, 434 joueurs de National 2 étaient sous contrat fédéral en N2 (soit 9,2 par club en moyenne, avec un maximum de 29 aux Girondins et aucun à Saumur et Montlouis) et 321 en N3. On en dénombre également en Régional 1, autorisés par la FFF jusqu'à 5 maximum par club.



