Chuck Norris, une légende qui transcendait l'écran
Avouons-le franchement : très peu d'entre nous ont véritablement visionné l'intégralité de la filmographie de Chuck Norris. Pas même une saison complète de Walker Texas Ranger, sa série phénomène qui a marqué les années 90. L'acteur au célèbre collier de barbe et au regard dur comme un poing fermé ne laissera probablement pas une empreinte indélébile dans la grande histoire du cinéma d'auteur. Et pourtant, une réalité s'impose : tout le monde le connaissait. L'annonce de sa mort, ce 19 mars à Hawaï, alimente d'innombrables conversations, tant Norris semblait installé pour l'éternité dans notre imaginaire collectif.
Une icône aux valeurs immuables
Chuck Norris incarnait une étiquette immédiatement reconnaissable : une décennie culte (les années 80), des valeurs traditionnelles inébranlables, des films d'action patriotiques ultrabasiques comme Invasion USA, Delta Force ou Portés Disparus, mais d'une efficacité redoutable. Il représentait surtout la garantie de l'authenticité. Depuis plus d'un demi-siècle, dans le milieu des arts martiaux, il imposait le respect comme prophète-précurseur en Occident de diverses disciplines, et du karaté en particulier, ayant été plusieurs fois champion du monde à partir de 1968.
Le témoignage émouvant d'un champion français
Christophe Pinna, 58 ans, quadruple champion du monde de karaté (à la fois en équipe et en individuel) entre 1994 et 2000, mais aussi ancien champion d'Europe, a grandi en admirant la carrière sportive de Chuck Norris. Alors qu'il se bat lui-même contre un cancer, l'athlète français originaire de Nice – connu également pour avoir été le professeur de sport de la Star Academy entre 2005 et 2008 – confie au Point son émotion et nous rappelle avec force que l'acteur était d'abord et avant tout un karatéka pionnier.
Une enfance bercée par les légendes des arts martiaux
Le Point : Comment avez-vous réagi en apprenant la mort de Chuck Norris ?
Christophe Pinna : J'ai ressenti une grande peine, une véritable émotion. J'avais trois posters de champions au-dessus de mon lit durant mon enfance : Benny Urquidez, Bill « Superfoot » Wallace… et Chuck Norris. De l'âge de 8 ans jusqu'à 17 ans, j'ai grandi avec ces icônes. À côté de mon lit, j'avais un globe terrestre qui me servait de lampe de chevet. J'avais soigneusement localisé où se trouvaient les champions de karaté à travers le monde… et pour les États-Unis, il y avait incontestablement Chuck Norris. Je l'ai découvert dans les pages de magazines spécialisés comme Karate Bushido en France ou Black Belt aux États-Unis, dont il ornait fréquemment les couvertures. C'étaient les années 70, on n'avait pas accès à des vidéos de combat à l'époque, juste ces photos fascinantes dans les magazines. Et je rêvais de devenir comme eux, exactement comme un enfant aujourd'hui peut rêver d'être Zidane.
Le karatéka avant l'acteur
Regardiez-vous ses films ou sa série Walker Texas Ranger ?
Christophe Pinna : Non, pas vraiment. Pour moi, Chuck Norris est avant tout un karatéka, un compétiteur d'exception. J'ai toujours profondément apprécié que, malgré sa carrière hollywoodienne florissante, il soit resté fidèlement attaché aux arts martiaux et à leurs valeurs fondamentales. J'admirais Bruce Lee aussi, bien sûr, mais pour moi il était d'abord un acteur génial, tandis que Chuck Norris était avant tout un compétiteur acharné, qui est ensuite passé au cinéma avec succès.
Une technique unique et une passion dévorante
Qu'est-ce qui le rendait unique techniquement ?
Christophe Pinna : Les professionnels aimaient particulièrement le fait qu'il soit un vrai passionné des sports de combat en général, sans frontières disciplinaires. Il a pratiqué avec excellence le karaté, le taekwondo, le tang soo do, et il a même créé son propre style, le chun kuk do… Il était dans une recherche permanente d'amélioration, d'innovation. Et moi, je me retrouve beaucoup dans cette trajectoire pluridisciplinaire : j'ai moi-même été champion de France de kung-fu, de taekwondo, et de karaté. Ce qui passionnait Chuck Norris par-dessus tout, c'était de trouver, face à un adversaire, les stratégies pour être plus fort que lui, au-delà des étiquettes rigides de discipline.
Le combat mythique avec Bruce Lee
À propos de Bruce Lee et Chuck Norris, leur combat au Colisée de Rome dans La Fureur du dragon reste mythique. Quel regard portez-vous sur cette scène culte ?
Christophe Pinna : À l'époque, il y avait très peu de truquages, presque aucun. Leur combat a été méticuleusement préparé et exécuté pratiquement en conditions réelles. Bruce Lee était extrêmement pointilleux, il refaisait les scènes tant que le résultat ne lui convenait pas parfaitement. Et on observe une vraie opposition de style, fascinante : Bruce Lee est très mobile, il sautille avec agilité. Chuck Norris, lui, est dans le karaté traditionnel de l'époque – très statique, les pieds qui glissent sur le sol, le corps droit, presque figé. Il y a un moment que j'adore particulièrement dans cette scène : lorsque Chuck Norris regarde Bruce Lee et qu'il réalise soudain que Lee se déplace plus vite grâce à ses sautillements… et qu'il commence alors à sautiller lui aussi, s'adaptant. Ce fut un véritable tournant dans l'évolution technique du karaté mondial, impulsé par le génie de Bruce Lee.
Une droiture exemplaire
Qu'est-ce qui distingue Chuck Norris d'autres artistes martiaux devenus acteurs ?
Christophe Pinna : Contrairement à certains autres, il a toujours respecté dans sa vie le code d'honneur strict des arts martiaux et il n'a jamais trahi ses valeurs fondamentales. De belles valeurs d'entraide, de respect et d'aide aux opprimés. Il a choisi d'incarner uniquement des héros positifs dans ses films ou dans Walker Texas Ranger, il n'a jamais touché à la drogue et je pense que c'est pour cette droiture inflexible qu'on ressent un respect immense pour lui dans le monde entier, depuis l'annonce de sa mort. Les réactions dépassent largement le simple hommage à un acteur populaire.
Un héritage à préserver
Quel héritage laisse-t-il pour la postérité à vos yeux ?
Christophe Pinna : Il fut l'un des pionniers absolus de la popularité mondiale du karaté – qui n'est pas si ancienne, on parle des années 1968-1972, avec les premières compétitions mondiales vraiment unifiées. Il a été un modèle inspirant pour toute ma génération mais je crains sincèrement que la génération de jeunes karatékas d'aujourd'hui connaisse surtout l'acteur légendaire sans savoir qu'il a été un pilier fondateur de ce sport. Je regrette personnellement de ne pas avoir osé l'approcher, lorsque je suis devenu l'entraîneur de l'équipe nationale américaine de karaté à Miami en 2001. Je suis certain que si j'avais cherché à le rencontrer, ça n'aurait posé aucun problème parce que, contrairement au football, le karaté reste un petit milieu à l'esprit familial, où les champions restent accessibles et humbles. Je suis passé à côté d'une opportunité précieuse. C'est aussi pour cette raison que je parle de lui avec émotion dans le spectacle seul en scène que je viens d'écrire et que je compte bientôt jouer à Fréjus. Au vu de l'épreuve difficile que je traverse, par réflexe, je me suis abonné aux comptes Instagram de Benny Urquidez et de Bill Wallace immédiatement après avoir appris la mort de Chuck ! On n'oublie jamais ses premières idoles, celles qui ont façonné nos rêves.



