Un jeune rugbyman franco-allemand se distingue à Berlin
Un beau cocard à l’œil gauche et les jambes griffées par la boue, Anatole quitte le terrain avec un grand sourire après un match réussi récompensé par la médaille de bronze autour de son cou. Lors d’un derby en guise de petite finale de la Coupe d’Allemagne U16, son équipe du Berliner Sport Verein (BSV) vient de vaincre l’autre grand club berlinois 29 à 14. Avant de basculer vers le rugby à 7, où il avait décroché l’an dernier la médaille d’argent, le centre vient de conclure sa saison à 15 ans avec un deuxième titre national. En tête de son équipe, il rend les applaudissements au public adverse debout derrière une rubalise, le long de laquelle s’alignent bancs et tables de Biergarten, les brasseries en plein air, dans une odeur de saucisses grillées.
Une équipe internationale
À Berlin, le rugby est une affaire internationale. Le long de la touche, l’allemand se mélange d’accents, souvent anglo-saxons, et se mêle à d’autres langues. « Dans l’équipe, il y a de tout : Français, Ivoirien, Libanais, Camerounais, Italien, Russe, Turc… », énumère l’adolescent dont la mère est bordelaise. « Il doit juste y avoir trois ou quatre Bio-Deutsch dans l’équipe », un terme pour désigner les Allemands « de souche ». La mère du buteur de l’équipe, Rémy, est également française et son père, croate. Alen Folnovic est l’entraîneur principal des U16 du BSV, un ancien basketteur de haut niveau qui s’est pris de passion pour le rugby.
« Nous sommes victimes de la monoculture du sport allemand. Il y a 7 millions de licenciés au foot. Et même au basket, où nous sommes champions du monde et champions d’Europe, il y a à peine 300 000 licenciés [274 000, NDLR] », déplore-t-il. « En rugby, je ne suis pas sûr du chiffre mais c’est en dessous des 20 000. » Né en même temps que la Fédération de ballon rond, le rugby allemand revendique officiellement 17 300 licenciés. « À notre niveau, reprend le coach, nous arrivons à former des bons joueurs mais nous manquons de profondeur de banc et de structure : le développement du sport dépend trop des initiatives individuelles. »
Manque de culture rugby
Un obstacle de taille réside dans le manque de « culture rugby », comme le soulignait Kobus Potgieter, l’ancien sélectionneur sud-africain de l’équipe d’Allemagne devenu directeur sportif au Stade Français : « Je dirais que 80 % des Allemands ne savent même pas qu’il y a du rugby en Allemagne, et 60 % ne savent même pas ce qu’est exactement le rugby. » Anatole confirme : il doit régulièrement expliquer les différences avec le football américain. L’automne dernier, un match de NFL a rempli le stade olympique de Berlin avec 72 000 spectateurs. Un objectif hors de portée pour le rugby, malgré son ancienneté en Allemagne, où il a éclos au milieu du XIXe siècle dans les cités universitaires.
Le ballon ovale avait voyagé dans les bagages des étudiants britanniques qui créèrent d’abord le Heidelberger Rudelklub en 1872. La Fédération allemande de rugby est née vingt ans avant la FFR, en 1900. Une année au cours de laquelle l’Allemagne décroche le titre de vice-champion olympique à Paris. Au cours des décennies suivantes, l’équipe d’Allemagne bat parfois l’Angleterre et la France. Mais l’arrivée au pouvoir des Nazis en 1933, jugeant ce sport, comme le cricket, beaucoup trop anglo-saxon, lui coupe les jambes. La Fédération est privée de subventions. Depuis la guerre, après la mort des joueurs aux combats et la partition du pays en deux, le rugby d’outre-Rhin ne s’est jamais véritablement relevé.
Vibrer pour « la bande à Big Ben »
Le mécène milliardaire Hans-Peter Wild a tenté de le relancer, en vain, avant de franchir la frontière pour prendre les rênes du Stade Français. Situé autour de la 30e place mondiale, englué dans le Rugby Europe Championship, le XV allemand est à la peine après avoir concédé de lourdes défaites en 2026, dont un retentissant 76-7 contre les Pays-Bas lors du match de classement pour la 7e place. La plupart de ses joueurs, des amateurs, jouent en Bundesliga et rares sont ceux comme Robert Mohr, l’ancien capitaine du Stade Rochelais, qui parviennent à évoluer au plus haut niveau. Grâce au web, Anatole suit les exploits de l’UBB depuis l’autre bout du continent. Une passion transmise par son grand-père, grand fan et pur Bordelais des Quinconces. Avec Christian, ils sont allés voir à Chaban-Delmas le huitième de finale contre Leicester. « Incroyable comment LBB [Louis Bielle-Biarrey, NDLR] a filé entre cinq joueurs pour aller marquer son essai », s’émerveille encore l’adolescent. Derrière son VPN, Anatole va vibrer pour « la bande à Big Ben », tout en regrettant un peu l’absence sur la feuille de match de son joueur favori : Nicolas Depoortere, 12 comme lui.



