Un chef mentonnais dénonce la campagne anti-cocaïne du gouvernement
Un chef mentonnais dénonce la campagne anti-cocaïne

Le chef cuisinier et entrepreneur Jordan Callen, installé à Menton, a adressé une lettre ouverte aux pouvoirs publics pour dénoncer la nouvelle campagne de sensibilisation du gouvernement contre la cocaïne, qu'il juge caricaturale pour sa profession. Il appelle à associer davantage les professionnels de la restauration aux futures campagnes.

Une vidéo choc qui provoque la colère des cuisiniers

Parmi une série de pastilles vidéo diffusées sur les réseaux sociaux du ministère de la Santé, l'une d'elles ne passe pas auprès de plusieurs professionnels des métiers de la restauration. Dans une vidéo de trente secondes, on y découvre un homme, de dos et en habit de cuisine, dont les gestes et l'attitude font comprendre qu'il est en pleine consommation de drogue. Le « rush » en cuisine démarre et la tension s'élève en même temps que les coups de colère du chef. La pression, le stress, la fatigue poussent le jeune homme à consommer de nouveau pour se relancer aux fourneaux. Puis les choses prennent une autre tournure lorsque le chef se met à saigner du nez.

La vidéo se conclut sur cette phrase choc : « Avec la cocaïne, le service finit plus vite que prévu. Elle est responsable de 10 000 hospitalisations par an. » La campagne gouvernementale devait alerter sur les ravages de la cocaïne. Elle a surtout provoqué la colère d'une profession.

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Une représentation jugée dégradante pour le métier

Ce qui dérange Jordan Callen n'est pas le message de fond. « Il faut avouer, il y a quand même des drogues qui tournent, il y a tout ça. C'est sûr que c'est un problème », reconnaît-il. Mais plutôt la manière dont la profession est représentée. « Ce qui m'a choqué dans cette campagne, c'est le comportement du chef », explique celui qui a été lauréat de la compétition Young Chef Young Waiter à Monaco en 2023. Dans la vidéo, le cuisinier est présenté comme un professionnel agressif, dont le comportement est associé à sa consommation de cocaïne.

Une représentation que Jordan Callen juge particulièrement problématique auprès des jeunes. Pour lui, si la pression des services longs existe bien, la campagne mélange plusieurs réalités et donne une image dégradée d'un métier qu'il continue pourtant de défendre avec passion. « Il ne faut pas tout confondre. Moi, je suis papa d'un enfant. Je regarde cette pub et je me dis qu'en fait, il n'y a que des drogues. Pour moi, ça casse un peu le métier. »

Un appel à la consultation des professionnels

Jordan Callen ne considère pas pour autant cette campagne comme une attaque délibérée contre les cuisiniers. Il parle davantage de « maladresse ». Une maladresse qui, selon lui, aurait pu être évitée en consultant davantage ceux qui travaillent dans les restaurants. « Je pense que ces vidéos sont faites dans des bureaux. Il n'y a pas l'avis de professionnels », estime-t-il. Le chef aurait préféré une campagne construite à partir de situations rencontrées sur le terrain. Notamment celles qui peuvent concerner les plus jeunes.

Dans sa lettre ouverte, il décrit le cas d'un commis qui arrive dans une brigade, veut faire ses preuves et cherche à s'intégrer. « Dans certaines brigades, un professionnel plus expérimenté, par exemple un chef de partie lui-même consommateur, peut proposer : “Vas-y, avance, parce que t'es un peu lent” ou “Prends ça, tu vas tenir le service.” Ou encore dans une soirée, parce qu'ils essaient de s'intégrer à la brigade. » Jordan Callen précise lui-même avoir été confronté au cours de sa carrière à des problématiques de consommation dans son environnement professionnel, sans prétendre que toutes les cuisines seraient concernées de la même manière. Son inquiétude porte davantage sur le mécanisme de banalisation : un jeune professionnel qui découvre un milieu exigeant, veut tenir le rythme et peut être influencé par les habitudes de ceux qui l'entourent.

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Un parcours personnel marqué par l'addiction

S'il a choisi de prendre publiquement la parole sur le sujet, c'est aussi parce qu'il connaît personnellement les mécanismes de l'addiction. Avant de lancer sa société, le chef travaillait pour une importante entreprise du secteur. Une période qu'il décrit comme particulièrement difficile, marquée par une forte pression professionnelle et des relations tendues avec sa hiérarchie. « J'essayais de prouver ce que je valais. Donc j'ai avancé, j'ai avancé. » Jusqu'à chercher un moyen de relâcher la pression. « J'ai commencé à boire un verre, deux verres, trois verres… Et au bout d'un moment, je suis tombé dedans. Et on ne le voit pas directement. »

La prise de conscience intervient après une importante opération du genou. Jordan Callen explique alors avoir compris qu'il avait développé une véritable dépendance. Une période qui sera également marquée par une dépression. « J'ai accepté de me faire suivre, chose qui est aussi compliquée parce que c'est dur de reconnaître qu'on a un problème », raconte-t-il. Aujourd'hui, il affirme être sorti de cette période et avoir repris son activité professionnelle.

Des propositions concrètes pour la prévention

Car c'est au final ce qu'il demande à travers sa lettre ouverte : maintenir la prévention mais la construire différemment à l'aide des retours des professionnels sur le terrain. Le chef imagine ainsi des interventions dans les écoles hôtelières, mais aussi des ateliers à destination des personnes qui cherchent un emploi ou souhaitent créer leur entreprise, notamment via France Travail. « La cuisine, c'est un métier de passion et de partage. Que ce soit dans les bons moments ou dans les mauvais moments, il faut tout expliquer », clame Jordan Callen.

Après avoir dénoncé publiquement la campagne, il souhaite désormais pouvoir être entendu par ceux qui conçoivent les prochaines. À l'aube d'une année présidentielle, le jeune chef estime que ce combat doit être transpartisan. « Je pense sincèrement que lorsque l'État souhaite communiquer sur notre profession, il devrait davantage faire appel à ceux qui la vivent réellement. Venez comprendre notre métier avant de décider de l'image que vous souhaitez en donner au grand public. Peu importe le parti politique. J'invite Jordan Bardella, Manon Aubry ou n'importe quel autre responsable politique, de droite comme de gauche, à venir passer un véritable service dans une cuisine professionnelle. La cuisine ne demande pas votre couleur politique. Elle demande du travail, de l'exigence, du respect, de la solidarité, du leadership et énormément de passion. »