Enfant préféré : un tabou familial persistant
Enfant préféré : un tabou familial persistant

Un tabou bien réel

Agathe*, 26 ans, en est « convaincue ». Aussi loin qu'elle se souvienne, sa mère a toujours eu un « enfant préféré » : son frère, de trois ans son cadet. La maturité aidant, elle s'est aujourd'hui « fait une raison », dit-elle. Les rapports qu'elle entretient avec l'un et l'autre sont même « plutôt bons ». Mais « bien sûr, plus jeune, ça n'a pas toujours été facile… »

Elle se rappelle ainsi chaque « privilège » accordé à son frère avec acuité. Un cadeau pour le féliciter d'avoir obtenu la moyenne à l'école quand la jeune fille aligne les bonnes notes ; le crédit contracté pour financer ses études quand elle doit travailler pour pourvoir aux siennes ; le titre de « sportif de la famille » quand elle court trois semi-marathons par an…

« Voyez, ce n'est pas une vue de l'esprit ! » appuie-t-elle au terme de sa liste. À plusieurs reprises, elle a confronté sa mère sur le sujet. Chaque fois, elle a obtenu la même réponse : « Mais enfin, tu sais très bien que je vous aime tous les deux. » Alors Agathe a cessé de l'interroger. Et a choisi d'aboutir à cette conclusion : « Je crois qu'elle ne s'en rend pas compte. »

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L'histoire d'Agathe traduit un « paradoxe » commun à nombre de familles, souligne la docteure en psychologie Héloïse Junier : la question de l'« enfant préféré » est très présente, abordée « de manière assez désinhibée, parfois excessive » dans les fratries, mais tue, évacuée, niée, sinon reléguée au rang de pur fantasme par les parents questionnés à ce propos.

Autrice de Frères et sœurs – Une histoire de complicité et de rivalité (Les Arènes, 2025), cette spécialiste du sujet a elle-même interrogé de nombreux parents. « Et beaucoup se sont immédiatement défendus d'être des “monstres” », rapporte-t-elle. Une réaction qu'elle explique : « Reconnaître qu'on a un “enfant préféré”, c'est faire vaciller l'un des piliers de la parentalité : l'équité. »

Un phénomène statistique

Une enquête statistique, publiée par l'université de Californie en 2005, vient néanmoins éclairer le tabou. Menée sur trois ans, auprès de 384 parents et leurs fratries d'adolescents, elle révèle un secret tenu à grande échelle : 65 % des mères et 70 % des pères admettent, malgré leur volonté de dispenser « un amour équitable », un « traitement préférentiel » envers l'un ou l'autre de leurs enfants.

Parfois manifeste (« Un jeune homme me racontait qu'il écopait toujours de la plus mauvaise chambre de la maison de campagne, quand son frère bénéficiait de la plus spacieuse, avec vue »), ce traitement de faveur apparaît le plus souvent de manière « subtile », se joue sur des détails, de menues attentions, ou de « petites choses du quotidien », précise Héloïse Junier.

Rompue à cette observation, elle distingue ainsi deux mécanismes : l'« affection et le contrôle différenciés ». « Le parent va davantage prendre en photo l'enfant favorisé, lui accorder plus de câlins, ou le punir moins régulièrement… » donne-t-elle pour exemples. Et de préciser : « Dans la plupart des cas, [ce premier] n'en a même pas conscience. »

Origines multiples

Mais alors d'où cette inclination tire-t-elle son origine ? Certaines enquêtes l'expliquent par le sexe de l'enfant, d'autres par sa place dans la fratrie, d'autres encore par les traits de sa personnalité, ou encore, et plus narcissiquement, par sa ressemblance avec le parent « préférant ». « Les raisons sont souvent difficiles à identifier, résume la spécialiste. Il reste complexe d'obtenir des résultats clairs sur une question aussi subjective, multifactorielle, et taboue… »

Conséquences sur la fratrie

Ce que l'on peut « affirmer », c'est que le sujet est « très présent à notre esprit », et particulièrement dans celui des enfants, indique le psychiatre, psychanalyste et thérapeute familial Serge Hefez, qui insiste aussi sur la part de « fantasme » qu'il recèle. « Je ne crois pas qu'il existe un frère ou une sœur qui n'ait été traversé(e) par la question de savoir s'il était ou non l'enfant préféré », expose-t-il, fort de décennies de pratique analytique.

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D'Abel et Caïn, en passant par les contes de Grimm ou les pièces de Shakespeare, la profusion de récits qui façonnent notre Histoire et mettent en scène des rivalités fraternelles, sinon des meurtres fratricides, en témoigne : « La préférence pour un enfant et ce qu'elle peut susciter de rapports de force nous préoccupe depuis les premiers mythes de l'humanité, et ce dans toutes les cultures et religions », poursuit-il.

Il faut dire que ce favoritisme n'est pas sans conséquence – et qu'aucune place n'est, au fond, véritablement « la bonne ». Si la situation la plus douloureuse revient généralement à celui qui s'estime lésé, le frère ou la sœur jugé(e) favorisé(e) « devra encore porter la culpabilité de l'être aux dépens de sa fratrie, supporter, à l'égard de ses parents, une dette affective, et honorer leurs idéaux », expose le spécialiste.

À quoi s'ajoutent les conflits, dont l'iniquité est « l'un des plus grands facteurs de risque », et qui affectent, là encore, « l'ensemble de la fratrie », ajoute Héloïse Junier. « Parce que ce déséquilibre tend à abîmer les liens fraternels, expose-t-elle, les relations de ces frères et sœurs s'avèrent souvent beaucoup plus conflictuelles, notamment à l'âge adulte. »

Comment y remédier ?

Alors, comment rectifier le tir ? En prenant « conscience » du possible traitement de faveur à l'œuvre, recommande d'abord la docteure en psychologie, en prenant soin de « ne pas banaliser le ressenti » de l'enfant qui nous en fait part aussi, puis en « l'interrogeant » sur ce qui l'amène à ce constat. « Parce qu'il distingue peut-être des signaux que le parent refuse de voir. »

Surtout, et si ces derniers sont avérés, complète Serge Hefez, « il convient de veiller à ne pas incarner la préférence », afin qu'« aucun parti ne s'enferme dans un rôle (mal-aimé, bien-aimé) qu'il croirait attitré ». « Il existe des moments où l'on se sent plus proche de l'un ou de l'autre de ses enfants, et c'est normal », rappelle à ce titre le psychiatre. L'important, insiste-t-il, est surtout que « l'attention circule ».

Héloïse Simon, écrivaine** et mère de trois garçons de 5, 7 et 10 ans, aboutit, par expérience, à la même réflexion. Longtemps, elle s'est interrogée sur la question, inquiète de ce que le « lien » ne soit pas aussi « facile » et « évident » avec chacun de ses fils. En 2021, alors qu'elle peinait à s'entendre avec son cadet, elle consacrait un long billet de blog au tabou de « l'enfant préféré » et à la « culpabilité » qui l'accompagnait.

Elle y racontait trouver ce premier « inaccessible », ne pas « toujours savoir par quel bout le prendre », partageait sa crainte de « traitements de faveur dont [elle] ne se rendrai[t] pas compte », avant de relater avec tendresse comment leur relation avait évolué, au moment même où l'aîné se montrait, lui, plus « difficile ». « J'apprécie beaucoup sa compagnie. »

Quatre ans plus tard, elle confie avoir encore avec chacun de ses garçons des « affinités différentes », « changeantes » aussi. Mais ne s'en inquiète plus. « Je crois qu'être exactement le même parent avec chaque enfant n'est pas tenable, que c'est même illusoire », confie la mère de famille. Soucieuse, avant tout, d'« entretenir avec chacun une relation saine ».