Pesticides et cancers : le débat scientifique s'intensifie entre épidémiologistes
Pesticides et cancers : le vif débat entre scientifiques

Un débat scientifique crucial sur les pesticides et les risques cancérogènes

La publication récente d'une interview de l'épidémiologiste Catherine Hill dans L'Express, abordant les liens entre pesticides et cancers, a suscité une réponse collective de plusieurs de ses confrères. Ces échanges interviennent à un moment où les débats parlementaires sur la loi Duplomb ravivent les questions de santé publique liées aux produits phytosanitaires.

Les points de désaccord scientifiques

Dans son entretien, Catherine Hill avait affirmé que les pesticides cancérigènes étaient "désormais interdits", que leurs risques professionnels ne concernaient que "quelques agriculteurs", et que "l'attention portée à ce sujet est largement disproportionnée". Les chercheurs signataires de la tribune répondante estiment que ces déclarations nécessitent plusieurs clarifications essentielles.

Premièrement, si la majorité des pesticides classés CMR1 (cancérogènes avérés) ont effectivement été retirés du marché européen, de nombreuses substances classées CMR2 (cancérogènes suspectés) restent autorisées. Le glyphosate, classé "cancérogène probable" par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), représente à lui seul environ un quart des pesticides utilisés en tonnage. Son autorisation s'appuie notamment sur des études industrielles non divulguées et un article depuis rétracté.

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La persistance des polluants et l'effet cocktail

Deuxièmement, l'interdiction de pesticides cancérogènes n'élimine pas immédiatement leurs impacts sanitaires. Des composés comme l'atrazine et le chlordécone, interdits depuis des décennies, continuent de contaminer durablement les sols, les eaux et même l'atmosphère.

Troisièmement, l'histoire des pesticides démontre que l'absence de preuves de cancérogénicité à un moment donné ne constitue pas une preuve d'innocuité. Le cas du lindane est éloquent : autorisé en 1951, il a fallu soixante ans pour que le CIRC établisse son caractère cancérogène certain, alors qu'il avait été classé cancérogène possible dès 1979.

Quatrièmement, les effets "cocktail" des pesticides, résultant de l'exposition simultanée à plusieurs substances, représentent un enjeu majeur encore largement ignoré par la toxicologie réglementaire. Des études ont détecté jusqu'à quatorze pesticides différents dans une même pomme, et la recherche Pesti-Riv a documenté l'ampleur de la multi-exposition des riverains des zones viticoles.

Les données épidémiologiques et les risques professionnels

Cinquièmement, concernant les bénéfices sanitaires de l'agriculture biologique, les chercheurs reconnaissent la complexité méthodologique des études observationnelles mais soulignent qu'elles ont établi des associations significatives avec la réduction du risque de diabète de type 2 ou d'obésité. Pour les cancers, les résultats des premières cohortes prospectives demeurent hétérogènes, nécessitant la poursuite des investigations.

Sixièmement, les travaux scientifiques disponibles montrent clairement que l'exposition professionnelle aux pesticides est associée à un risque accru de certains cancers. L'expertise collective de l'INSERM (actualisée en 2021) et les résultats de la cohorte AGRICAN documentent des associations statistiques robustes pour les lymphomes (+9%), les myélomes (+20%) et les cancers de la prostate (+3%).

Minimiser l'ampleur des cancers liés aux pesticides en évoquant "quelques agriculteurs" est, selon les signataires, inconciliable avec les données disponibles. Depuis 2020, près de 1 800 patients ont été reconnus comme victimes des pesticides par le Fonds d'indemnisation des victimes de pesticides (FIVP), parmi lesquels figure une majorité de cas de cancers.

La réponse de Catherine Hill

Dans sa réponse, Catherine Hill précise qu'elle n'a "absolument pas 'laissé croire' que le risque cancérogène lié aux pesticides était 'réglé'". Elle réaffirme que "les risques sont donc réels mais pas très grands" chez les personnes les plus exposées, et qu'"il est certain que l'attention portée à ce sujet est largement disproportionnée".

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L'épidémiologiste conteste plusieurs affirmations de la tribune, notamment concernant la robustesse des résultats de la cohorte AGRICAN, qu'elle estime compatibles avec les effets du hasard. Elle critique également le concept d'effet cocktail, qualifiant ce terme d'utilisé "pour faire peur", et défend l'application des mêmes cadres d'analyse que pour l'étude du tabac.

Enfin, Catherine Hill rejette toute accusation de cautionner un modèle agricole particulier, qualifiant cela de "procès d'intention", tout en rappelant que le tabac et l'alcool causent beaucoup plus de cancers que les pesticides, sans que cela n'implique l'abandon des recherches sur les effets des produits phytosanitaires.

Ce débat scientifique intense survient alors que la Commission européenne propose un paquet législatif dit "omnibus VII" qui, selon les chercheurs signataires, risque d'affaiblir les réglementations sur l'usage des pesticides, contre l'avis de nombreux scientifiques. La défense de la santé publique exige, selon eux, une vigilance sans concession face aux risques avérés que présentent ces molécules.