Mardi 30 juin, 8h30. Karen (le prénom a été changé), substitut du procureur, n'a pas franchi la porte du bureau 102 du tribunal de Soissons que le téléphone de la permanence sonne déjà. C'est la gendarmerie. Attaque à la voiture-bélier dans un magasin de matériel électronique. « Demandez les caméras, voyez s'il y a de l'ADN, des témoins, et si quelqu'un a vu la plaque du véhicule », lance-t-elle. Pas le temps de saluer ses collègues. Le téléphone sonne à nouveau. Cette fois, c'est le commissariat. « Fin de la garde à vue de l'homme de 29 ans pour exhibition sexuelle, madame la substitut. On fait quoi ? » Il a été vu de dos, pantalon baissé, semblant se masturber devant un restaurant. Mais les policiers n'ont ni vidéo ni témoin. « On classe », tranche Karen en ouvrant ses e-mails.
Une montagne de dossiers urgents
Une longue liste de bandes rouges, orange et jaunes apparaît. Toutes concernent des dossiers de violences sexuelles sur mineurs. « Les rouges sont les plus urgents. Et les plus nombreux », commente la magistrate. Le 7 juin, trois jours après la découverte du corps de Lyhanna, 11 ans, dans le Gers, le ministre de la Justice a demandé que soient traitées, avant le 14 juillet, les 70 000 plaintes pour violences sexuelles sur mineurs en souffrance dans toute la France. Au parquet de Soissons, où le manque de moyens est criant, magistrats et enquêteurs sont sous pression.
Une journée sous tension
Nous avons passé 24 heures aux côtés de ces professionnels. La procureure Laureydane Ortuno, dans son bureau au tribunal judiciaire de Soissons (Aisne), le 30 juin 2026, résume : « Nous sommes obligés de trier des enfants en danger. Alors qu'ils sont tous en danger. » Cette phrase illustre le dilemme quotidien des magistrats : prioriser les dossiers les plus graves, faute de moyens humains et matériels. Selon la procureure, le parquet traite chaque mois plusieurs centaines de nouvelles affaires, dont une part croissante concerne des violences sexuelles sur mineurs.
Un système qui craque
Les enquêteurs, eux aussi, sont débordés. Un officier de gendarmerie confie : « On fait ce qu'on peut avec les moyens du bord. Mais certaines affaires, faute de preuves ou de temps, sont classées sans suite. » Le manque de psychologues spécialisés pour entendre les enfants victimes, l'absence de places en unité d'accueil pédiatrique, et la saturation des services d'enquête compliquent le travail. « Chaque dossier non traité est un enfant qui reste en danger », ajoute un enquêteur.
Les conséquences du meurtre de Lyhanna
Le meurtre de Lyhanna a provoqué une onde de choc. Le ministre de la Justice a fixé un objectif ambitieux : traiter les 70 000 plaintes avant le 14 juillet. Mais dans les faits, les magistrats de Soissons doutent d'y parvenir. « On nous demande de faire plus avec moins », déplore Karen. La pression monte à l'approche de l'échéance. « Nous travaillons jour et nuit, mais le volume est trop important », explique-t-elle. Selon des sources internes, le parquet de Soissons compte seulement trois magistrats spécialisés dans les affaires de mineurs, pour une population de plus de 100 000 habitants.
Un appel à des moyens supplémentaires
La procureure Ortuno a adressé une demande de renforts au ministère. « Nous avons besoin de magistrats, d'enquêteurs, mais aussi de psychologues et d'assistants sociaux », insiste-t-elle. Sans ces moyens, le tri des enfants en danger continuera. « Chaque jour, nous prenons des décisions qui engagent la vie d'enfants. C'est une responsabilité immense », conclut Karen avant de répondre à un nouvel appel.



