Les images des zodiacs masqués débarquant à Granadilla d’Abona, à Tenerife, ont de quoi interloquer. Dimanche 10 mai, l’évacuation des passagers et de l’équipage du MV Hondius s’est déroulée sous haute surveillance, entre protocoles sanitaires stricts et regards méfiants. Faut-il y voir l’écho d’une crise passée… ou simplement la juste mesure face à une menace sanitaire réelle ?
Un foyer d’hantavirus en mer
Parti d’Ushuaïa le 1er avril, le navire a été le théâtre d’un foyer d’hantavirus, avec six cas confirmés sur huit suspects, et trois décès. Un scénario rare en mer, mais qui a suffi à mobiliser l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et les autorités espagnoles. Pourtant, les experts insistent : « Ce n’est pas le Covid. »
La souche en cause, dite « Andes », circule en Argentine et au Chili, avec une particularité : une transmission interhumaine possible, contrairement à la plupart des hantavirus. Retour sur l’évacuation du MV Hondius, symbole d’une époque où la santé publique oscille entre la peur et la raison.
Une évacuation sous cloche
Le débarquement a commencé peu après 9 h 30. Selon le ministère espagnol de la Santé, les premiers passagers espagnols et un membre d’équipage ont quitté le navire dans des conditions de biosécurité exceptionnelles. Le MV Hondius avait accosté quelques heures plus tôt dans le petit port de Granadilla de Abona, au sud de Tenerife. Avant toute évacuation, des fonctionnaires du ministère espagnol de la Santé sont montés à bord afin de procéder à un examen médical complet des occupants du navire.
« Ils sont tous asymptomatiques », a assuré la ministre espagnole de la Santé, Mónica García, lors d’un point presse. L’opération doit se prolonger jusqu’à lundi. Les autorités espagnoles ont instauré une véritable bulle logistique : zone maritime d’exclusion autour du navire, transferts isolés jusqu’à l’aéroport de Tenerife-Sud, absence de contact avec la population locale.
Madrid tente de contenir l’inquiétude qui traverse l’archipel. Ces derniers jours, plusieurs responsables politiques canariens s’étaient opposés à l’accostage du navire. Dans les rues de Tenerife, le souvenir du Covid demeure un traumatisme politique autant que psychologique. Le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, en déplacement aux Canaries samedi soir, a reconnu « l’inquiétude légitime » des habitants tout en affirmant que « le risque pour la population locale reste faible ».
La France active son protocole maximal
La France se prépare désormais à gérer les conséquences du rapatriement de ses ressortissants. L’avion ramenant les cinq Français évacués du MV Hondius a atterri peu avant 16 h 30 à l’aéroport du Bourget, au nord de Paris. Les passagers doivent ensuite être transférés à l’hôpital Bichat, où ils seront placés en quarantaine pendant 72 heures afin de subir une évaluation médicale complète et des examens virologiques.
Les éventuels cas positifs seront hospitalisés immédiatement dans des unités à isolement renforcé, avec chambres à sas d’entrée et de sortie afin d’éviter toute contamination secondaire. Les cas négatifs, eux, pourraient être autorisés à regagner leur domicile, mais sous surveillance sanitaire durant six semaines – soit la période maximale d’incubation retenue pour la souche Andes.
L’Europe réactive ses réflexes post-Covid
Partout en Europe, les États concernés déclenchent des dispositifs rappelant les procédures de confinement ciblé mises en place après 2020. Aux Pays-Bas, où le navire est immatriculé via l’armateur Oceanwide Expeditions, les passagers rapatriés seront soumis à des restrictions strictes de déplacement et à une surveillance médicale quotidienne.
Au Royaume-Uni, les autorités prévoient un isolement de 72 heures en milieu hospitalier avant des examens complémentaires. L’Espagne, elle, applique la doctrine la plus coercitive. Les ressortissants espagnols seront tous hospitalisés dans un hôpital militaire de Madrid et soumis à des tests répétés tous les sept jours.
Au total, les vols de rapatriement doivent se succéder vers les Pays-Bas, le Canada, la Turquie, la France, le Royaume-Uni, l’Irlande, les États-Unis puis l’Australie, dont le dernier vol est attendu lundi. Tous les passagers sont désormais considérés par l’OMS comme des « contacts à haut risque » et devront être surveillés pendant quarante-deux jours.
Un virus ancien
L’hantavirus n’est pas un agent pathogène nouveau. Il circule depuis des décennies, principalement en Amérique latine et en Amérique du Nord, transmis par les rongeurs infectés via leurs excréments, leur urine ou leur salive. Mais la souche Andes intrigue les épidémiologistes depuis plusieurs années en raison de sa capacité rare à se transmettre entre humains.
Cette maladie peut provoquer un syndrome respiratoire aigu sévère, parfois foudroyant. Aucun vaccin homologué n’existe à ce jour. Aucun traitement antiviral spécifique non plus. Le laboratoire Moderna a toutefois confirmé avoir engagé des recherches préliminaires sur un candidat vaccin avant même l’apparition du cluster du MV Hondius. Les spécialistes rappellent néanmoins qu’entre le développement expérimental et une éventuelle mise sur le marché, plusieurs années peuvent être nécessaires.
Crise sanitaire sous haute surveillance politique
Six ans après le Covid-19, le monde n’a pas guéri de sa paranoïa sanitaire. Les gouvernements européens, obsédés par l’idée d’éviter les reproches d’avoir tardé, minimisé ou improvisé, en remettent une couche. Évacuations en bon ordre, isolements hospitaliers, traçage des contacts, restrictions de déplacement et surveillance prolongée, on ne prend plus de risques. Ou si peu.
À Paris, la réunion organisée à Matignon doit précisément déterminer jusqu’où pousser ce principe de précaution sans alimenter une psychose collective. Pour l’heure, les autorités sanitaires internationales répètent qu’aucun élément ne laisse penser à un scénario comparable à celui du Covid-19. Mais la simple possibilité d’une transmission interhumaine suffit à replacer les États dans une posture de vigilance maximale. Le MV Hondius, lui, devrait poursuivre sa route vers les Pays-Bas avec une partie de son équipage toujours à bord.



