Les GAFAM et l'alcool : un amalgame dangereux entre santé et émojis dénoncé
Face à la baisse progressive de la consommation d'alcool, les industriels affinent leur marketing : désormais, c'est par les émojis qu'ils transmettent une vision méliorative des boissons, alertent ces trois spécialistes en addictologie. Alors que les préoccupations quant aux conséquences de la consommation d'alcool sur notre santé se font croissantes, comme en témoignent à la fois la baisse tendancielle des ventes de boissons alcooliques, l'augmentation de celles des boissons sans alcool et le succès du Dry January, les alcooliers ont trouvé un allié de poids pour booster leur économie : les GAFAM.
Un paradoxe alarmant dans les applications numériques
En effet, lorsqu'on tape le mot santé sur notre smartphone ou applications comme Microsoft Teams ou Messenger, une série d'émojis représentant un verre de whisky, une chope de bière ou des coupes de champagne apparaît automatiquement. Une association qui n'a rien d'anecdotique et soulève un paradoxe car, c'est désormais bien établi scientifiquement, la consommation d'alcool présente bel et bien un risque pour la santé, dès le premier verre.
En France, on ne le dira jamais assez, l'alcool tue chaque année 49 000 personnes et est à l'origine de 28 000 nouveaux cas de cancer. Il est également présent dans 30 % des condamnations pour violences, 40 % des violences familiales ainsi que 30 % des viols et agressions. Entretenir l'idée qu'il existerait le moindre lien entre l'alcool et la santé n'est pas seulement un contresens sur le plan sanitaire, c'est une idée qui contribue à banaliser un produit à risque, de la manière la plus insidieuse mais aussi la plus efficace.
La banalisation insidieuse par les émojis
Ces emojis associés automatiquement au mot santé entretiennent un dangereux amalgame et façonnent un imaginaire collectif trompeur. Ils sont l'emblème d'un environnement qui valorise l'alcool en l'associant à tous les évènements de notre vie : c'est une publication d'influenceur en soirée, le coude qu'on lève pendant un match de foot ou encore des verres choqués en famille, dès le plus jeune âge, pour trinquer à la bonne santé. Une expression tellement ancrée dans nos habitudes et nos interactions qu'elle s'infiltre aujourd'hui dans le langage universel des emojis.
Un automatisme social à ce point banalisé qu'il en devient invisible, et qu'il conviendrait maintenant de sérieusement questionner. Comme si la convivialité, la fête, la joie, ne pouvaient exister sans alcool.
Cynisme et inventivité du marketing alcoolier
Le lobby alcoolier dispose ainsi d'un levier d'influence particulièrement puissant pour renouveler les générations de buveurs : en revêtant les vieilles idées (l'alcool bénéfique pour la santé) d'habits modernes. Hier, l'enfumage par le prétendu French Paradox ; aujourd'hui, de façon peut-être plus subtile mais plus universelle, les emojis. Cette évolution des tendances s'inscrit dans une stratégie de marketing globale des industriels.
Les alcooliers, comme les cigarettiers ou les opérateurs de paris en ligne, redoublent d'inventivité et de cynisme pour rendre des produits à risque toujours plus attractifs auprès des jeunes et inscrire durablement leurs usages dans leur quotidien d'homo numericus. Mais cette stratégie ne peut pas masquer une autre réalité préoccupante : en dépit d'une baisse (toute relative) de la consommation, l'alcool demeure tout de même, et de loin, le produit psychoactif le plus expérimenté par les adolescents, comme le rappelle l'Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT), bien avant le tabac ou le protoxyde d'azote, pourtant très médiatisé.
La responsabilité des géants du numérique
Que les GAFAM (Google, Apple, Facebook, et Microsoft) proposent ces émojis est une pratique non seulement contestable, mais qui doit aussi nous alerter, à l'heure où l'on s'attache à protéger les plus jeunes des dérives liées aux usages numériques. Les emojis influencent directement les réactions cérébrales, les émotions et les décisions sociales. On sait aujourd'hui le rôle majeur que jouent les plateformes sur l'exposition des mineurs à des contenus dangereux, illicites ou violents.
Comme ne cesse de le répéter Addictions France, la responsabilité ne relève pas uniquement des individus : elle incombe avant tout aux plateformes numériques, ainsi qu'aux acteurs économiques, qui doivent cesser de contribuer à la banalisation et à la promotion de l'alcool, quels que soient les moyens ou les symboles incitatifs utilisés.
Vers un autre récit possible
Alors que 10 millions de Français ont relevé le Dry January cette année, que de plus en plus de personnalités publiques évoquent ouvertement leur démarche de réduction ou d'arrêt de leur consommation d'alcool, un autre récit est possible, à condition de déconstruire les images – et les émojis ! – qui entretiennent des représentations dépassées depuis des décennies. Il est plus que temps que les géants du numérique mettent en pratique leur proclamation d'industrie responsable en cessant de valoriser ouvertement et par tous les moyens des produits dangereux pour la santé.
Signataires : Christine d'Autume, inspectrice générale des affaires sociales honoraire, ancienne présidente de l'Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) ; Amine Benyamina, psychiatre, président d'Addictions France, chef du service d'addictologie de l'Hôpital Paul-Brousse de Villejuif ; Bernard Basset, médecin de santé publique, président d'honneur d'Addictions France. Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n'engage pas la rédaction.



