L'assassinat d'Yvan Colonna : entre fanatisme religieux et troubles psychiatriques
La vérité sur la mort tragique d'Yvan Colonna doit-elle être recherchée dans le geste violent d'un détenu déséquilibré, nourrissant une haine latente derrière les barreaux ? Ou plutôt dans l'idéologie islamiste radicale de Franck Elong Abé, qui aurait finalement armé son bras pour commettre l'irréparable ? En requérant, le 20 février dernier, la mise en accusation de ce djihadiste de 39 ans, les magistrats du parquet national antiterroriste semblent avoir apporté des éléments de réponse à ces interrogations brûlantes.
Quatre ans d'investigations minutieuses
Au terme de quatre années d'investigations approfondies, les juges ont sollicité le renvoi de ce détenu devant une cour d'assises spéciale. Il est poursuivi pour « assassinat en relation avec une entreprise terroriste » du militant nationaliste corse. Le 2 mars 2022, cet islamiste radicalisé avait violemment agressé l'indépendantiste au sein de la prison d'Arles, dans les Bouches-du-Rhône.
Yvan Colonna purgeait alors une peine de réclusion à perpétuité pour l'assassinat du préfet Claude Erignac, survenu en février 1998 à Ajaccio, en Corse-du-Sud. Le militant est décédé des suites de ses graves blessures trois semaines plus tard, le 21 mars, à l'hôpital de Marseille où il avait été transféré en urgence.
Une scène de crime filmée dans son intégralité
La scène du crime s'est déroulée en seulement huit minutes, dans un huis clos carcéral intégralement filmé entre les murs de la petite salle de musculation de l'établissement pénitentiaire. Les images de surveillance montrent avec une froide précision la violence déployée par Franck Elong Abé.
L'auxiliaire, prétextant effectuer des tâches de ménage, saute sur le dos de sa victime pour l'étouffer méthodiquement avec un sac plastique. Il signale ensuite un « malaise » aux surveillants postés à l'extérieur de la pièce, minimisant ainsi la gravité de son acte.
L'idéologie djihadiste au cœur de l'accusation
Les 104 pages du réquisitoire définitif du parquet national antiterroriste, consultées par Le Point, retracent le parcours trouble de ce détenu acquis à une « idéologie djihadiste » qui aurait, selon l'accusation, donné naissance à ce projet d'assassinat prémédité. Toujours incarcéré et refusant obstinément l'assistance d'un avocat, le mis en cause a justifié son acte par un « blasphème » prétendument proféré la veille des faits par Yvan Colonna.
Ses premières déclarations en garde à vue, bien que changeantes au cours de ses six auditions, avaient donné corps à ce mobile religieux : « Dieu s'est servi de mes mains pour riposter contre celui qui a blasphémé. Je n'ai agi pour le compte d'aucun groupe, qu'on soit bien clair, j'ai agi seul », avait affirmé le détenu face aux enquêteurs.
Des aveux enregistrés et des versions contradictoires
Franck Elong Abé avait fait des aveux similaires à sa propre mère, lors d'une conversation téléphonique enregistrée un mois après les faits, le 6 avril 2022 : « Si, à cause de Dieu, je dois finir en prison, je n'ai pas de problème avec ça. » Ces confidences captées par les enquêteurs ne l'ont pourtant pas empêché de livrer par la suite plusieurs versions contradictoires aux magistrats instructeurs.
Après avoir prétendu que son acte avait été ordonné par Éric Zemmour, il accusait ensuite, dans un courrier adressé aux juges du parquet antiterroriste le 14 février 2024, la direction générale de la sécurité intérieure d'avoir commandité l'assassinat de Colonna. Il évoquait même une récompense de 100 000 euros. Des allégations fermement démenties par le ministère de l'Intérieur et non étayées par les éléments de l'enquête.
Un rigorisme religieux ostentatoire
Une certitude émerge des témoignages : dans les jours précédant l'agression, les gardiens de la prison avaient noté que « Zak » – le surnom d'Elong Abé – s'était ostensiblement laissé pousser la barbe. Contrairement à ses habitudes, il était vêtu d'un qamis lors de son interpellation, une tunique traditionnelle portée par les hommes dans les pays musulmans.
Tous les détenus interrogés dans le cadre de la procédure dépeignent Franck Elong Abé comme un rigoriste dormant à même le sol dans sa cellule, présentant un comportement psychotique préoccupant. Le rapport d'expertise psychiatrique concernant le détenu se montre particulièrement éloquent dès l'évocation de son enfance.
Des troubles comportementaux anciens
Le document évoque des « troubles du comportement » qui auraient démarré à l'âge de 13 ans. L'entourage familial de ce natif du Cameroun commençait alors à parler d'une « possession diabolique » pour décrire cet adolescent aux « pulsions irrésistibles », consultant régulièrement voyants et prêtres. De lourds traitements médicamenteux n'auront pas suffi à apaiser les troubles comportementaux de celui qui avouera à son psychiatre avoir commencé à « entendre des voix » lors d'un séjour au Canada, en 2008.
C'est précisément à cette période que débute la conversion de Franck Elong Abé à l'islam. Il sera expulsé du Canada deux ans plus tard, en raison d'agressions répétées contre des fidèles dans des mosquées qu'il considérait comme de « mauvais musulmans ».
Un parcours djihadiste international
Les services de renseignement français retrouveront ensuite sa trace parmi les citoyens français ayant prêté main-forte aux Talibans, dans le sillage de Mohammed Merah. Celui que les juges présentent comme un « djihadiste chevronné » sera arrêté par les forces alliées le 17 octobre 2012.
Il était à la tête d'un petit commando dans la province afghane de Khost, zone privilégiée du réseau taliban Haqqani. Remis aux autorités françaises deux ans plus tard, il est condamné en avril 2016 par le tribunal correctionnel de Paris pour association de malfaiteurs terroriste, écopant d'une peine de neuf ans d'emprisonnement.
Un parcours carcéral chaotique
Commence alors un long parcours carcéral pour le moins chaotique. L'administration pénitentiaire relève pas moins de 32 incidents graves impliquant Elong Abé, entre agressions physiques, dégradations de sa cellule par le feu et prise d'otage d'une soignante de l'unité hospitalière.
Ces multiples incidents n'empêcheront pas l'administration de souligner une amélioration de son comportement, évaluation largement remise en cause par l'enquête parlementaire de 2023. Ce rapport a mis en lumière de lourds dysfonctionnements au sein de la maison centrale d'Arles.
Des liens persistants avec la mouvance islamiste
En détention, Elong Abé conserve des liens avec la mouvance islamiste radicale. Dans sa cellule, les policiers ont découvert des courriers échangés avec le terroriste Smaïn Ait Ali Belkacem, l'artificier des attentats de 1995. Ces communications ont-elles influencé le passage à l'acte d'Elong Abé ? Les intéressés s'en défendent avec véhémence.
L'attente d'un procès crucial
Dans l'attente de l'audience, qui pourrait se tenir en 2027, les parties civiles restent convaincues d'une action commanditée. « La famille d'Yvan Colonna place ses espoirs dans la tenue du procès et attend que celui-ci apporte enfin des réponses claires sur les conditions dans lesquelles un détenu particulièrement signalé a pu être assassiné au sein d'un établissement pénitentiaire de haute sécurité », exposent Mes Anna-Maria Sollacaro et Dominique Paolini, avocats du frère et de la sœur d'Yvan Colonna.
Ils ajoutent : « Nous chercherons également à établir l'identité de ceux qui ont pu ordonner ou faciliter cet acte. La vérité sera recherchée jusqu'au bout, quelle qu'en soit la nature. »
La quête d'un « coup d'éclat »
Yvan Colonna est-il mort en raison d'une idéologie fanatique ou a-t-il été la cible d'une action commanditée ? Un ancien codétenu d'Elong Abé, qui a partagé sa cellule en isolement pendant deux années, a livré son analyse aux enquêteurs : « Il voulait faire un truc que personne n'oublie. Il cherchait un coup d'éclat, c'est exactement ce qu'il a trouvé avec Yvan. »
Cette déclaration résume peut-être l'essence de cette affaire complexe, où se mêlent pathologie psychiatrique, radicalisation religieuse et dysfonctionnements institutionnels, le tout sur fond de tragédie humaine et de quête de vérité judiciaire.



