Un témoignage d'une précision troublante sur les violences aux Angreviers
Dans l'affaire des Angreviers, Samuel se présente comme « le premier à l'ouvrir ». À 42 ans, cet ancien pensionnaire de cet internat privé de Gorges, en Loire-Atlantique, affirme avoir subi des coups, de l'humiliation et des punitions systématiques. Une période dont il conserve des souvenirs intacts et douloureux : « C'est très compliqué pour moi, j'en pleure encore parfois, les souvenirs, ça me pourrit l'existence. »
Lorsqu'un collectif de victimes a révélé des années de violences commises à Saint-Stanislas, un collège et lycée privé de Nantes, Samuel a saisi l'opportunité de se « décharger d'un boulet » qu'il traîne depuis l'âge de onze ans. Alors que d'anciens camarades, dont les témoignages avaient été recueillis précédemment, déclarent avoir tourné la page avec des souvenirs concis, Samuel, lui, s'attarde dans les détails avec une minutie déconcertante.
Une mémoire qui envahit le présent
Plus de trente ans après les faits, il énumère chaque nom, chaque date, passant d'un souvenir à l'autre avec une précision particulière et le besoin impérieux d'en parler encore et encore. Son récit est truffé d'éléments minutieux : il se souvient du nombre d'élèves assis autour des tables au réfectoire, de la largeur du lavabo placé au fond de cette même pièce, des images pornographiques que les surveillants lui mettaient sous le nez pour le mettre mal à l'aise.
Surtout, sa manière de raconter les événements est drastiquement différente, comme si la violence était actuelle. Pour les autres victimes, le constat est rapide : « Samuel est hypermnésique. » Le Nantais confirme que ses souvenirs ont toujours été extrêmement précis : « J'ai une tendance à emmagasiner et à me souvenir d'énormément de choses. Mes proches sont parfois surpris par la clarté de mes souvenirs », y compris concernant des éléments datant de longtemps.
Le syndrome de reviviscence post-traumatique
Françis Eustache, neuropsychologue spécialisé dans les troubles de la mémoire, tempère cependant cette analyse. Samuel est visiblement doté d'une excellente mémoire, « mais le terme d'hypermnésie n'est pas adapté », d'autant que ce phénomène est extrêmement rare. Il évoque plutôt la possibilité d'un syndrome de reviviscence lié à un trouble post-traumatique.
« Au cœur de ce syndrome apparaissent des éléments de souvenirs décontextualisés, appelés intrusions, qui envahissent la conscience et donnent une impression de réalité dans le moment présent », explique l'expert. À l'inverse, ses anciens camarades semblent être dans un « résonnement autobiographique : ils conscientisent ce qui leur est arrivé mais ils sont passés à autre chose ».
Une mémoire traumatique construite à l'adolescence
Si l'amnésie traumatique est régulièrement mise en avant dans les témoignages de victimes de violences physiques ou sexuelles, l'effet inverse est lui aussi tout à fait normal. Scolarisé aux Angreviers à 11 ans et pour une durée de six ans, Samuel a vécu ces violences à une période charnière de son développement. « L'adolescence est un moment qui envahit la construction identitaire », rappelle Françis Eustache.
Selon lui, il ne fait aucun doute que Samuel se retrouve malgré lui « prisonnier » de cette période. « Un mécanisme à double tranchant », constate le neuropsychologue, soulignant que cette mémoire vive peut à la fois servir de preuve et constituer un fardeau psychologique insupportable. « C'est une torture mentale de se rappeler de tout ça sans avoir été cru », déplore Samuel.
De la parole aux actions concrètes
Malgré ce poids, Samuel apparaît très impliqué dans le processus judiciaire et mémoriel de cette affaire. Après le retentissement des témoignages des victimes de Saint-Stanislas, le quarantenaire a regroupé ses souvenirs pour créer un groupe Facebook dédié aux anciens élèves des Angreviers. Il recherche activement d'autres victimes mais aussi leurs agresseurs présumés.
Dans son cheminement personnel et collectif, Samuel a décidé de porter plainte contre les onze protagonistes qu'il accuse. Son engagement témoigne d'une volonté de transformer la douleur en action, tout en cherchant à comprendre les mécanismes complexes de sa mémoire traumatique. Cette affaire met en lumière les séquelles durables des violences scolaires et la diversité des réponses psychologiques des victimes face à leur passé.



