L'Agrasc vend aux enchères les biens saisis aux criminels : une arme financière efficace
Ventes aux enchères de l'Agrasc : frapper les criminels au portefeuille

L'Agrasc vend aux enchères les biens saisis aux criminels : une arme financière redoutable

« Adjugé ! Bravo madame, pas besoin d'un Valentin, on peut se faire plaisir toute seule ». Soumaya, 42 ans, sourit timidement sous ses lunettes noires. Cette employée du secteur bancaire vient d'acquérir une bague Chaumet en or rose à 3 600 euros, soit trois fois moins cher que son prix en boutique. Ce jeudi 12 février, une cinquantaine de personnes ont pris place dans la salle du Gymnase, à Lille. Jeunes comme retraités, certains arborant une casquette Gucci ou un foulard élégant, tous sont venus assister à une vente aux enchères organisée par l'Agence de gestion et de recouvrement des avoirs saisis et confisqués (Agrasc). Plus de 1 200 personnes suivent également l'événement en ligne.

Des aspirateurs aux yachts de luxe : la diversité des biens saisis

L'offre est variée : aspirateurs, téléviseurs, montres de luxe, véhicules. Tous ces biens ont été saisis dans le cadre d'enquêtes pénales. Cet après-midi, la vente a permis de récolter 439 000 euros. Le record reste détenu par la vente du somptueux yacht « Stefania », confisqué à un homme d'affaires biélorusse suspecté de blanchiment, adjugé 10 millions d'euros l'année dernière. La France s'inspire du modèle antimafia italien, créant un cercle vertueux où l'on prend aux délinquants pour redistribuer aux victimes. En 2025, l'Agrasc a saisi 1,4 milliard d'euros, dix fois plus qu'à sa création en 2011. Sur ce montant, 212 millions d'euros ont été définitivement confisqués après jugement, dont 145 millions reversés au budget de l'État et 27 millions destinés à l'indemnisation des parties civiles.

« Je trouve ça bien qu'il y ait un but derrière la vente, réagit Soumaya. L'argent qu'on verse part pour quelque chose de bien ». Cette approche est particulièrement appréciée en période de difficultés budgétaires. Dans son combat contre le crime organisé, le ministre de la Justice Gérald Darmanin a fait de la saisie des avoirs criminels une priorité : « L'Agrasc joue un rôle essentiel en frappant les criminels au portefeuille », a-t-il rappelé en janvier dernier.

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La confiscation : une peine plus redoutée que la prison

Charlotte Hemmerdinger, nouvelle directrice générale de l'Agrasc, souligne l'efficacité de cette mesure : « Toucher au patrimoine des criminels, ça leur fait encore plus mal que la prison ». Un procureur, sous couvert d'anonymat, confirme : « Les narcotrafiquants n'aiment pas qu'on touche à leurs biens immobiliers ou à leurs cryptomonnaies. J'ai déjà eu un dossier où le prévenu n'a pas fait appel de sa condamnation à six ans de prison, mais uniquement de la peine de confiscation ».

Les défis logistiques et législatifs de l'Agrasc

Signe de son expansion, l'Agrasc a inauguré fin janvier ses nouveaux locaux et emploie désormais 86 personnes, deux fois plus qu'en 2020. Cependant, les défis sont nombreux. Dans les sous-sols des 164 tribunaux judiciaires, les scellés s'entassent, certains se dégradant. « Il y a tout un enjeu de conservation, on a par exemple de très beaux sacs en cuir qui moisissent », témoigne Charlotte Hemmerdinger. Rien qu'à Lille, le tribunal récupère près de 17 000 scellés annuellement. Cette conservation coûte 50 millions d'euros par an, notamment à cause de véhicules saisis mais invendables.

Pour accélérer les procédures, une loi adoptée en juin 2024 rend automatique la confiscation des biens liés à l'infraction. « L'idée, c'est vraiment de contraindre les délinquants à avoir une vie de moine, parce que tout train de vie opulent peut mener à une saisie », explique le député Jean-Luc Warsmann. La loi facilite aussi la vente des biens avant jugement, préservant ainsi leur valeur.

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Les ruses des criminels et les limites de la coopération internationale

Face au renforcement des contrôles, les criminels multiplient les stratagèmes. « Il y a une volonté d'éviter la confiscation en investissant à l'étranger. On voit aussi des montages avec des prête-noms pour des achats de luxe », explique Marie-Charlotte Fiorio, vice-procureure à Lille. Un dossier de la JIRS de Marseille illustre ce phénomène : des trafiquants présumés ont investi près de 20 millions d'euros dans des appartements à Dubaï en 2021. Le temps que les autorités locales saisissent les biens, une partie avait déjà été revendue. « Le sujet de la coopération internationale reste à améliorer », conclut Jean-Luc Warsmann.