Alors que l'émission "Envoyé spécial" consacre, jeudi, un reportage à l'affaire Boulin, un ancien membre du Service d'action civique raconte comment il a dû récupérer des documents dans une maison de la campagne libournaise. M. Paul, ancien membre du Service d'action civique (SAC), n'a jamais dévoilé publiquement son identité. C'est souvent le cas chez les « hommes de l'ombre » de la République. Rencontré à plusieurs reprises sur une période de dix ans, toujours après de multiples sollicitations, sa version n'a jamais varié. Il avait accepté une première publication dans « Sud Ouest » en 2011. Six ans plus tard, il en dit un peu plus et épaissit l'ombre du SAC sur le dossier Boulin. La constance et la cohérence du témoignage et la réalité du parcours de son auteur nous a conduit à le publier malgré l'anonymat requis.
Un témoignage persistant
Il y a six ans, dans « Sud Ouest », vous racontiez votre incursion dans l'affaire Boulin. Aujourd'hui, vous persistez… M. Paul. Parler est difficile pour moi car, dans mon activité, le code de conduite est de se taire. Je ne m'en suis jamais affranchi, sauf pour cette affaire car j'estime que c'est mon devoir. Je suis très profondément gaulliste. Cette affaire heurte mes convictions. La vérité sur la mort de Robert Boulin doit éclater. Il y a quelque temps, Fabienne Boulin, la fille du ministre est venue à Bordeaux. Je vis dans le Sud-Ouest, je voulais aller la voir pour lui témoigner ma sympathie. Mais en route, j'ai rebroussé chemin.
Comment êtes-vous arrivé dans l'affaire Boulin ?
J'étais membre du SAC à Bordeaux. L'un des cadres locaux s'appelait Régis D., il était flic à la DST et est mort il y a quelques années. Durant l'hiver 1983, il m'a convoqué en me disant qu'il y avait une mission spéciale à accomplir. Ça l'était de toute évidence puisque Pierre Debizet, l'un des patrons du mouvement, est venu spécialement de Paris pour me la présenter. On s'est rencontrés une première fois dans le sous-sol de l'Opéra de Bordeaux où le SAC se réunissait, même s'il était officiellement dissout depuis quelques mois.
"Il m'a dit que les documents étaient cachés derrière un radiateur"
Que vous a-t-il dit ? Il m'a dit qu'il y avait des documents à aller récupérer dans une maison. Il m'a répété que c'était de la plus haute importance et que cela concernait l'affaire Boulin. Il a précisé : l'assassinat du ministre. Je n'ai compris que plus tard la portée de cette phrase. Quelques jours plus tard, Régis m'a montré une maison dans la campagne libournaise que je serais bien incapable de retrouver aujourd'hui. Il m'a dit que les documents étaient cachés derrière un radiateur. Je devais intégrer une petite équipe de truands et mêler ce faux cambriolage à une série de casses.
Tout s'est déroulé comme prévu ? Oui. Nous sommes arrivés dans une grande maison bourgeoise. Nous sommes entrés par le garage. Mes comparses ont volé des bouteilles de vin, et moi, je suis monté par un grand escalier. À l'étage, le bureau était à l'endroit indiqué par Régis, tout comme les documents, planqués derrière le radiateur. Cette cachette m'a marqué. Je me suis toujours dit qu'un jour je me ferai faire le même système chez moi !
Ensuite ? Nous sommes rentrés à Bordeaux. À quatre heures du matin, j'ai retrouvé Régis chez « Dédé le Kabyle », un bar près de la Porte Dijeaux où le SAC avait ses habitudes. Je lui ai remis les documents et il les a donnés à Debizet. Par la suite, j'ai revu Debizet à plusieurs reprises à Paris. Nous n'avons jamais reparlé de cette affaire.
Qu'y avait-il dans ces documents ?
Si j'en avais gardé, les choses auraient été très compliquées pour moi. J'ai jeté un œil rapide. Il y avait une cassette vidéo et des chemises avec des noms de personnalités politiques à l'intérieur desquelles il y avait des documents officiels à entête de la présidence de la République française. Une autre portait le nom Elf et contenait des documents africains reconnaissables au drapeau des en-têtes mais je ne me souviens pas des pays concernés.
Pourquoi avait-on fait appel à vous ?
J'avais une vingtaine d'années. À la suite de mon service militaire, je suis devenu « honorable correspondant » pour « les services ». Au début, je faisais des missions de renseignement, puis petit à petit, je suis monté dans l'action. À l'époque, ce milieu et celui du SAC étaient souvent imbriqués.
Quel regard portez-vous sur tout ça ?
Étant un homme d'action, ce que j'ai fait, je l'ai toujours fait pour mon drapeau. Mais l'affaire Boulin, pour moi, n'entre pas dans ce cadre. Et je reste toujours contrarié d'y avoir été mêlé, même indirectement. Dans votre milieu, que dit-on de l'affaire Boulin ? On n'en parle pas beaucoup. Et vous ne trouverez pas grand monde qui vous dira que c'est un suicide. J'étais proche du colonel Maurice Robert, l'ancien patron du Sdece qui vivait au Cap Ferret ou du général Paul Aussaresses. Aucun d'eux n'y croyait. Aussaresses disait que c'était un crime. Mais que ce n'était pas du bon boulot. C'est ce que je crois aussi.



