Procès en France : une survivante yézidie témoigne contre un djihadiste français
Survivante yézidie témoigne contre un djihadiste français

Un témoignage poignant devant la cour d'assises

À plusieurs reprises, elle murmure un « oui » dans un souffle, la tête baissée. Aveen*, 32 ans, jeune femme fine aux longs cheveux bruns soigneusement retenus par une pince à fleurs, se tient face à la cour d'assises spécialement composée. Elle s'exprime en kurmandji et relate ce qu'elle a traversé sous le joug de l'État islamique. La traductrice qui retranscrit ses propos lui passe la main dans le dos pour la réconforter quand le récit de ce qu'elle a vécu relève de l'innommable.

Des souffrances indicibles

« Il y a des choses que je ne pourrai pas dire car c'est trop difficile pour moi », explique cette femme yézidie, victime du génocide et de l'asservissement de sa communauté perpétré par l'organisation terroriste à partir du mois d'août 2014 en Syrie et en Irak, pays où elle a grandi. Le président lit donc ses précédents témoignages, recueillis au cours de l'enquête, et elle les confirme et les complète au cours de l'audience.

Elle décrit le rôle du djihadiste français Sabri Essid, alias Abou Dojanah Al-Faransi, dans la politique génocidaire de l'organisation terroriste. Présumé mort en Syrie, il est jugé cette semaine en France pour génocide et crimes contre l'humanité, pour avoir lui-même réduit en esclavage sexuel plusieurs femmes yézidies. Selon l'accusation, il a ainsi « mis en œuvre personnellement » la politique d'asservissement de l'État islamique à l'égard de ce peuple considéré comme hérétique. Aveen est une de ses victimes.

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La terreur au Sinjar

Après l'attaque de la région du Sinjar en Irak en août 2014, les djihadistes ont emmené les Yézidis dans différentes localités pendant plusieurs mois, les maintenant captifs, obligeant les hommes à aller à la mosquée et à faire la prière, puisque les bourreaux exigeaient qu'ils renient leur religion pour embrasser l'islam. « En cachette, pouviez-vous continuer à pratiquer votre religion ? », demande le président de la cour. « Dans notre cœur, nous étions toujours Yézidis », répond Aveen, âgée de 21 ans à l'époque, et maman d'une petite fille de trois ans.

Arrivés à Mossoul, les djihadistes arrachaient à leurs familles les femmes non mariées et les adolescentes de 14-15 ans. Quelque temps plus tard, ils ont séparé les hommes des femmes. Aveen n'a pas revu son mari depuis ce jour. Elle est transférée en Syrie, à Raqqa dans une prison, pour être vendue. « Les membres de l'État islamique sont venus et ont pris des petites filles âgées de 7 à 10 ans, avait-elle expliqué aux enquêteurs après être sortie de cet enfer. Ils les ont ramenées parce qu'elles pleuraient et qu'elles étaient impropres au mariage en raison de leur jeune âge. »

Le marché aux esclaves

Aveen savait que ce serait « bientôt son tour ». La première fois qu'elle a été vendue, dans un « souk à sabaya », un marché aux esclaves de Deir ez-Zor, c'était au prix d'une arme et d'une voiture. Les femmes yézidies devaient défiler devant des hommes qui prenaient des enchères pour les « emporter », et en faire leurs esclaves sexuelles. Aveen confirme que le djihadiste Sabri Essid était bien présent à cette vente, et qu'il a surenchéri face à un autre homme pour l'avoir, sans y parvenir.

L'homme qui l'emporte ce jour-là « m'a dit qu'il m'a achetée pour ma petite fille », lui qui n'avait pas d'enfant. Sous sa férule, Aveen est violée plusieurs fois par semaine, son geôlier veut qu'elle tombe enceinte. À la barre, la jeune femme baisse la tête et répond d'une voix à peine audible quand les violences sexuelles sont évoquées. Quand elle tentait de refuser un rapport sexuel, son « propriétaire » lui affirmait qu'il avait tous les droits sur elle et la menaçait de lui prendre sa fille.

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La cruauté d'Abou Dojanah

La jeune femme est ensuite vendue à Abou Dojanah, ledit Sabri Essid, jugé par la justice française cette semaine. Il a été son deuxième geôlier. Elle en a subi 8 en moins de deux ans et demi de captivité. Photo, vidéo, peu importe le support, elle le reconnaît, souligne-t-elle face à la cour, y compris dans la vidéo de propagande qu'on lui a montrée, où il force un enfant [le beau-fils de Sabri Essid NDLR] à tuer un otage. Elle se rappelle ses traits, la façon dont il parlait mal l'arabe, sa grosse montre noire, sa ceinture explosive qu'il portait tout le temps.

Elle a compris qu'il était le chef des djihadistes rassemblés au rez-de-chaussée de la maison où elle était gardée, à Mayadine, « une personne très importante », confirme-t-elle à l'audience. « Il disait qu'il était là par la volonté de Dieu, qu'il était musulman et qu'il fallait que tout le monde le devienne, que tous les Yezidis étaient des kouffars », des infidèles, a-t-elle expliqué aux enquêteurs.

Une déshumanisation systématique

Il l'achète elle, mais pas sa fille, toujours propriété du premier homme, qui vient la chercher régulièrement mais la traite bien, ajoute sa mère. Sabri Essid raconte à sa captive qu'il avait précédemment une autre esclave yézidie mais qu'il s'en est séparé « parce qu'il n'en voulait plus ». Il l'a donc « échangée » avec une autre fille, telle un vulgaire jouet de cour d'école. Aveen, elle, reste son esclave pendant 40 jours. Violée quotidiennement, avec violence. Effrayée à l'idée d'être séparée de sa fille, elle se taillade le bras avec un couteau.

Après cela, Abou Dojanah décide de la vendre. Pour ça, il l'emmène dans un salon de beauté où une femme de Daech la prend en photo, après l'avoir maquillée et habillée avec une robe à paillettes décolletée. Un cliché douloureux à revoir pour elle dans cette salle d'audience. Un peu plus tard, elle a vu à nouveau Sabri Essid, quand il a amené dans la maison où elle était retenue deux autres esclaves qu'il avait achetées.

L'échange constant des captives

Au fil de son témoignage, puis de celui d'une autre rescapée yézidie entendue dans l'après-midi par la cour, l'assistance comprend que les hommes de Daech se vendaient et s'échangeaient en permanence les femmes esclaves. L'un d'eux a violé Aveen devant sa petite fille. Signe de la déshumanisation, de la volonté d'anéantir son identité Yézidie, certains de ses bourreaux lui ont donné un nouveau prénom, comme à son enfant.

Aveen a réussi à prendre la fuite avec une autre captive, une nuit où son geôlier était parti au combat, et a pu rejoindre un poste du PKK, le 25 novembre 2016. Déracinée, elle s'attache aujourd'hui à reconstruire sa vie au Canada « pour l'avenir de [sa] fille », âgée de 13 ans désormais, et qui a assisté aux premiers jours du procès. L'adolescente n'était pas à l'audience aujourd'hui. Aveen ne voulait pas qu'elle sache toutes les horreurs qu'elle a vécues.

Une vie brisée

« Comment allez-vous ? », lui demande le président en fin d'audition. « Son papa n'est pas là, c'est très difficile. Je ne peux pas faire revenir son père. Elle me voit seule, séparée de ma famille, mes parents sont en Irak. » Des larmes coulent sur son visage. « Nous n'étions pas une famille très très riche, mais nous étions heureux. » Coupée de ses origines, de la région du Sinjar où elle avait toujours vécu avant ce traumatisme, elle a tenu à venir en France, un pays où elle n'est jamais venue et participer au procès d'un de ses huit bourreaux. « Pourquoi ? », lui demande le président. « Pour la Justice. »

*prénom modifié