La radicalisation des mineurs : un défi judiciaire face à la montée des projets terroristes
Radicalisation des mineurs : défi judiciaire face au terrorisme

La radicalisation des mineurs : un défi judiciaire face à la montée des projets terroristes

Devant le tribunal pour enfants de Paris, Sam*, 15 ans, semble bien jeune pour son âge. « Un bébé », décrit une source proche du dossier. Ce garçon de 14 ans au moment des faits avait pourtant élaboré un projet d'attentat islamiste contre le centre commercial Euralille. Il s'était procuré des plans, avait recherché des méthodes de fabrication d'explosifs, tenait des propos d'une extrême violence et avait recruté des affidés sur Telegram. Son projet, considéré comme un attentat déjoué, lui vaut dix-huit mois de prison avec sursis probatoire.

Lorsque la juge lui demande s'il a des questions après sa déclaration de culpabilité, Sam interroge : « Est-ce que je suis interdit de réseaux sociaux ? ». Cette préoccupation révèle le rôle central des plateformes numériques dans sa radicalisation, une constante chez la plupart des mineurs mis en cause pour des infractions terroristes.

Une section spécialisée face à une augmentation alarmante

Alexandra*, Margot* et Jeanne* constituent la section dédiée aux mineurs au parquet national antiterroriste (Pnat). Créée au printemps dernier, cette structure répond à une hausse spectaculaire du nombre d'adolescents impliqués dans des affaires terroristes. En 2022, deux mineurs étaient mis en examen dans ce type de procédures. Ils étaient 15 en 2023, 19 en 2024, 22 en 2025 et déjà 3 cette année. Les mis en cause sont de plus en plus jeunes : 40% des mineurs suivis par la section avaient entre 13 et 16 ans au moment des faits. Au 1er mars, 16 d'entre eux étaient en détention provisoire.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Ces trois magistrates, âgées de 37 et 38 ans, insistent sur la spécificité de leur mission : « Nous avons choisi d'être là ». Leur section centralise non seulement les procédures concernant les mineurs auteurs, mais aussi le suivi judiciaire en protection de l'enfance des mineurs de retour de zone irako-syrienne.

Des profils variés mais des vulnérabilités communes

Pour Sam, qui ambitionne de devenir cuisinier, Alexandra constate une évolution positive. Selon ses déclarations, il n'avait qu'un vernis idéologique, greffé à une consultation frénétique de vidéos ultraviolentes. « Il y a une fragilité de base tellement forte due à sa relation presque pathologique avec sa mère qu'il n'est pas exclu qu'il vrille dans un autre domaine à l'avenir », soupire la magistrate.

Jeanne alerte quant à elle sur la dangerosité de certains profils : « Il ne faut pas penser que, parce qu'ils sont mineurs, ils sont moins dangereux ». Elle cite le cas d'Adam*, condamné à cinq ans de prison pour avoir voulu agresser un influenceur chrétien. Grand gaillard à la carrure imposante, il a fomenté son projet juste avant ses 18 ans. Son frère date sa bascule du temps du lycée où, sur fond de quête identitaire, la religion est devenue « sa colonne vertébrale ».

Le piège des algorithmes et des jeux en réseau

Margot démontre concrètement le mécanisme de radicalisation numérique : « Regardez, je vais sur TikTok, je tape “islam” et voilà, à la troisième vidéo, vous tombez sur un prêche islamiste ou une femme en burqa. Et dans les commentaires, vous avez des liens vers d'autres réseaux qui emportent le gosse ».

Les jeux en réseau comme Roblox constituent un autre vecteur préoccupant. Jeanne diffuse lors de formations une séquence où le joueur s'entraîne à être membre du califat et à tuer des mécréants. En marge de ce « jeu », les participants s'échangent des idées de cibles et de modes opératoires.

Jeanne décrit les caractéristiques communes de ces adolescents : « Ils ont souvent peu d'antécédents judiciaires et viennent globalement de milieux carencés. Ils ont été victimes ou témoins de violence dans la famille ou de harcèlement à l'école. Ils présentent une détresse psychologique, un isolement ou une marginalisation ».

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Le phénomène du « bar à salade » et la cible privilégiée des organisations terroristes

Certains mineurs pratiquent ce que Margot appelle le « bar à salade » : ils puisent dans des sphères antagonistes - antisémitisme, complotisme, idéologie nazie, ultradroite - avant d'atterrir sur l'islamisme. « Ils cherchent avant tout de l'ultraviolence, la rigueur, le collectif, une identification au groupe ».

L'État islamique vise spécifiquement les mineurs, produisant une propagande formatée pour leur cerveau malléable. En septembre dernier, dans Al-Naba, la revue de Daech, il était pour la première fois spécifiquement fait appel aux jeunes musulmans pour tuer tout chrétien ou juif.

Les mineurs rapatriés de Syrie : une enfance déchiquetée

Au 1er mars 2026, 327 mineurs de retour d'une zone où opèrent des organisations terroristes résidaient en France. Vingt-six font l'objet d'une enquête pénale pour des faits de droit commun, mais aucun pour une infraction terroriste suivie par le Pnat.

Ces enfants charrient avec eux une enfance déchiquetée. Alexandra explique aux éducateurs : « Dès 5 ans, ils ont eu une éducation religieuse, pas de musique, pas de dessin, pas de darwinisme. Tout était tourné vers la guerre. Pour apprendre à compter, ils comptaient les kalachnikovs ». Cent cinquante-six de ces enfants n'ont même jamais vécu en France et certains ne parlent pas notre langue.

Les magistrates regrettent le manque de moyens adaptés. Pour ceux qui nécessitent un suivi individuel sans détention, il n'existe que 10 places en centre éducatif fermé, 2 au Dasi et une au sein de la structure Esor+. « Parfois la dangerosité l'emporte sur la réinsertion et ils sont alors incarcérés, en attendant qu'une place se libère », constate Margot.

Face à cette vague de mineurs radicalisés, ces femmes de loi restent convaincues que l'intervention judiciaire a encore du sens : « Le mineur peut encore être remis sur les rails à un moment charnière de sa vie où il ne doit pas se réinsérer, comme les adultes, mais s'insérer tout court, se construire », souligne Margot. Un défi immense pour la société tout entière.