Marseille : un psychiatre condamné pour viols sur patientes, un témoignage révèle des abus dès 2008
Psychiatre marseillais condamné pour viols : témoignage choc dès 2008

Un dîner au Vieux-Port qui bascule dans l'horreur

La scène semble anodine : un soir de printemps 2008, sur la terrasse d'un restaurant chic du Vieux-Port de Marseille. Amandine* et Marc flirtent, échangent des regards complices, dans la légèreté apparente d'une rencontre amoureuse naissante. Pourtant, cette soirée idyllique cache une réalité glaçante. Amandine, qui souffre d'une bipolarité sévère, est en réalité la patiente de l'homme assis face à elle : le Dr Marc Adida**, psychiatre à l'hôpital Sainte-Marguerite de Marseille.

Incarcéré depuis octobre 2020, ce médecin a été condamné en avril 2025 par la cour criminelle départementale des Bouches-du-Rhône à 12 ans de réclusion criminelle pour viols et agressions sexuelles sur quatre de ses jeunes patientes. Amandine ne fait pas partie des victimes ayant porté plainte dans cette affaire, estimant que ce qu'elle a vécu n'est pas comparable aux viols subis par les plaignantes. Cependant, elle a été convoquée pour témoigner au procès en appel qui se tiendra du 5 au 16 mars devant la cour d'assises des Alpes-Maritimes, à Nice.

La découverte tardive d'un modus operandi établi

C'est dans les colonnes de La Provence, quelques jours avant le procès de première instance, qu'Amandine découvre l'affaire. Le souvenir de cette soirée printanière au restaurant resurgit alors avec une force terrible, prenant une dimension qu'elle n'avait pas perçue sur le moment. Elle y reconnaît un modus operandi parfaitement rodé dès 2008, soit sept ans avant le début des faits pour lesquels le Dr Adida a finalement été condamné.

« Il mettait en avant mon intelligence, disait que j'étais unique. Il activait une sorte de stimulation intellectuelle pour ensuite établir une connexion plus physique. Durant le dîner, il est très vite passé aux confidences sur sa vie amoureuse, sa vie sexuelle, ses ex-compagnes », confie Amandine au Point. Ces récits correspondent parfaitement à ceux recueillis auprès de plusieurs victimes lors d'une enquête en octobre 2024 et qui figuraient déjà dans l'ordre de mise en accusation.

La confusion instaurée entre soin et séduction

Le praticien installe progressivement une confusion délibérée entre la relation soignant-soigné et une relation amicale, voire intime, avant de glisser insidieusement sur le terrain sexuel. « C'est clairement un abus de faiblesse car comme le précise le code de déontologie médicale “le médecin dispose nécessairement d'un ascendant sur ces patients.” Celui qui souffre est en position de demande, d'attente de soins, tandis que celui qui soigne est, même à son corps défendant, en position de pouvoir », analyse la Pr Raphaëlle Richieri, également psychiatre à l'hôpital Sainte-Marguerite et première à avoir alerté sur les comportements de son confrère.

Auprès de ses patientes, l'approche du Dr Adida s'avère quasi imparable : mise en confiance, puis séduction. Amandine, alors psychologiquement très fragile, se souvient avoir lutté ce soir-là contre « un animal intérieur » pour se dégager de cette emprise. « Certains médecins usent et abusent de cette relation asymétrique qui se transforme en pouvoir et emprise sur leurs malades. En particulier chez des patientes qui consultent pour des désordres psychologiques voire des problèmes mentaux. Elles sont de fait encore plus vulnérables », poursuit Raphaëlle Richieri.

Les messages troublants et l'hospitalisation qui suit

Après le restaurant, le psychiatre raccompagne Amandine en bas de chez elle et insiste pour monter dans son appartement. Elle parvient à résister, consciente que la situation n'est pas normale. Mais très vite, elle lui envoie des SMS puis des e-mails pour tenter de comprendre ce qui vient de se passer. « Vous m'avez rendue dingue, ça m'a saoulée. Je n'ai pas dormi de la nuit, j'ai une boule au ventre, comme une espèce de gros stress qui ne veut pas partir », écrit-elle dans un message que nous avons pu consulter.

Il répond de manière énigmatique et distante : « Je suis désolé. J'espère que vous ne m'en tenez pas rigueur. Merci pour cette soirée super sympa. J'espère que vous comprendrez. Il ne faut pas trop jouer comme vous avez dit. Ne pas trop être sûre de soi. » Dans les jours qui suivent, les échanges reprennent sur un ton plus chaleureux. Adida n'abandonne pas, proposant même une nouvelle invitation : « Je me rachèterai pour vous avoir blessée. Avec toute mon affection. »

Finalement, Amandine ne le reverra pas avant son départ pour un stage postdoctoral à Oxford. Mais peu de temps après cette soirée, elle connaît une phase maniaque sévère qui nécessite une hospitalisation en urgence à Cassiopée, l'unité fermée de Sainte-Marguerite réservée aux malades les plus difficiles. « Mon cerveau a vrillé face à ce sujet trop dissonant. Je n'ai pas gardé le texto, mais il m'avait écrit : “J'arriverai à vous rendre folle.” »

Un « génie » intouchable protégé par l'institution

Considéré par ses collègues marseillais comme un « génie » et un chercheur « brillantissime », Adida bénéficiait de la bienveillance des trois « patrons » rivaux de la psychiatrie locale : les professeurs Naudin, Lançon et Azorin. « Alors que ces trois-là se menaient une guerre sans merci, Marc les mettait d'accord », confiait au Point la Pr Raphaëlle Richieri. « Ils le considéraient comme le nouveau génie de la discipline, il était devenu intouchable. Vous prenez un maniaque et vous le faites mousser, il se sent tout-puissant. »

Pourtant, les signaux d'alerte étaient nombreux. Adida a été diagnostiqué bipolaire à plusieurs reprises, un fait qu'il a toujours contesté. En 2013, son chef de service le fait hospitaliser sous contrainte après un épisode de décompensation maniaque au cours duquel il a menacé de tuer sa femme et sa fille. En 2014, il est accusé de prescription abusive de Ritaline, et l'ordre des pharmaciens signale une multitude d'ordonnanges suspectes. Rien n'y fait : il retrouve toujours son poste.

Un procès en appel très attendu à Nice

En première instance, l'avocate générale avait requis 18 ans de prison. Le psychiatre s'est vu infliger une peine de douze ans, la cour ayant retenu une altération du discernement au moment des faits, liée à sa bipolarité. Une clémence qui révolte Amandine : « Il savait très bien ce qu'il faisait. Il n'y a aucun doute sur le fait qu'il avait conscience du mal et de la transgression. Et ce qui est tout autant inacceptable, c'est de faire un amalgame entre la bipolarité et le viol. »

L'appel devant les assises de Nice sera très différent de la première instance puisqu'il y aura cette fois un jury populaire. Les jurés découvriront les conditions dans lesquelles les soins psychiatriques ont été dispensés par le Dr Adida, et entendront les récits effroyables des victimes - comment elles ont été violées dans son bureau verrouillé de l'intérieur, le soir, quand le service était désert. Comment il a drogué et violé sa nouvelle compagne, interne en médecine.

« Le témoignage de cette personne, qui relate des faits si anciens, laisse penser qu'il y a beaucoup plus de victimes que celles présentes au procès. Elles ne se sont pas manifestées, probablement par crainte ou peut-être par manque de moyens », assure Me Carla Sammartano, avocate de l'une des parties civiles. Ou peut-être même par l'absence d'informations sur cette affaire, comme ce fut le cas pour Amandine pendant toutes ces années.

*Amandine Allégret raconte en détail cette relation avec le Dr Marc Adida dans un chapitre de son livre Mise à nue : Itinéraire d'une enfant bipolaire, publié à compte d'auteur.
**Le Dr Marc Adida a décidé de ne pas confier sa défense à Me Christophe Pinel qui le représentait en première instance. Son nouvel avocat n'a pas été identifié.